Croissance et bonheur, croissance ou bonheur, ou la croissance nécessaire mais insuffisante au bien-être

Croissance et bonheur

La croissance économique est comme l’argent, elle ne fait pas le bonheur mais elle y contribue. C’est dans cet esprit qu’il est possible de réfléchir sur le lien entre performance économique et bien-être et ensuite d’en proposer une mesure. Le Produit Intérieur Brut (PIB) est toujours depuis 1945 l’indicateur phare et sert désormais d’étendard à l’action politique en général. Pourtant, on entend ici et là des voix réclamant sa réforme. Accorder au PIB l’exclusivité du sens économique et en faire le déterminant de la politique revient à penser qu’une population est heureuse parce que son économie croît sensiblement. Affirmer ceci est pourtant aussi absurde que de conditionner le bonheur individuel à un compte en banque. Tout le monde dira dans le cas présent que l’argent ne fait pas le bonheur. Cependant, à l’inverse on doute beaucoup plus que quelqu’un puisse être heureux dans le dénuement matériel. C’est ici qu’on pensera que l’argent contribue tout de même à vivre mieux. S’il faut trouver une corrélation entre argent et bonheur, donc entre économie et bien-être collectif, l’exercice semble moins difficile si l’on place la pauvreté en son centre. Que le rapport entre croissance et bien-être soit démontrable dans le cas de l’indigence mais le soit moins dès lors qu’il est question de richesse induit la conclusion suivante : la croissance économique est nécessaire au bonheur sans qu’elle y pourvoit suffisamment. Il faut plus que du développement et de la performance économiques pour que nous soyons heureux. Ce surplus est exclu de la sphère économique. Il serait alors infructueux que de tenter de le mesurer dans une approche exclusivement macroéconomique. Par contre, dire que la croissance est nécessaire au bonheur nécessite de dépasser le seul calcul de la production annuelle et de la valeur ajoutée qui en résulte.

Penser le rapport entre économie et bonheur revient finalement à s’interroger beaucoup plus sur la façon dont est réalisée la croissance économique qu’à se préoccuper uniquement de son évolution. Car en effet, tous les développements économiques ne se valent pas, et cela même si les taux de croissance seraient identiques entre deux économies. A ce titre, intéressons-nous aux inégalités. Il n’est pas incohérent de penser que plus de production ne réduit pas forcément les inégalités. La croissance économique peut être exclusive, et d’ailleurs tirée sa dynamique des inégalités entre catégories sociales. Il n’est pas question ici de refaire la lutte des classes, de verser dans un manichéisme absolu de type marxiste. Mais de dire que la croissance, en plus de n’offrir aucune garantie au bonheur, peut volontairement contribuer au désespoir. Le PIB dans ce cas ne dit absolument rien d’une société de plus en plus malade de sa richesse. Et si, à contrario la croissance est de bonne qualité en diminuant les inégalités dans le respect de l’individu, le PIB n’en dira pas plus. Que l’économie soit profitable à tous ou seulement à quelques-uns, son visage avec le PIB reste identique. Le taux de croissance économique est sans nuance.

Apprécier la corrélation entre économie et bien-être n’a pas de sens s’il s’agit de mesurer le bonheur individuel. Chacun a sa définition du bonheur, c’est une histoire personnelle, presqu’intime. Il serait absurde, voire même dangereux, que de vouloir s’assurer de façon macroéconomique que tout le monde est heureux. Par contre, chacun a droit à sa part au bien-être collectif. L’enjeu de la croissance économique porterait moins sur le bonheur que sur la justice sociale. Seulement cette dernière reste encore trop souvent secondaire dans la mesure macroéconomique. Bien-sûr, on ne tait pas les inégalités. Mais on les traitre différemment selon l’importance qu’on leur donne, et aujourd’hui tout indique avec la prédominance du PIB qu’elles sont au second plan. Certes, un indicateur économique ne solutionne rien. Mais il est tout de même un début pour que les choses changent.

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La réforme du collège unique avec l’enseignement personnalisé

La réforme du collège unique

Il ne suffit pas qu’une idée soit juste pour que sa mise en œuvre soit garantie de succès.  Le collège unique illustre l’écart possible entre une bonne intention et le résultat effectif de celle-ci. En 1977, le ministre de l’Education nationale de l’époque, René Haby, sur instruction du président Valéry Giscard d’Estaing, met en place une réforme visant à instaurer un système d’enseignement commun à tous, après l’école primaire et ce jusque l’âge de 16 ans. Le collège devient donc unique après avoir été divisé en trois, l’objectif étant que chaque enfant puisse disposer d’un niveau de connaissances identique à tous et ce quelle que soit son origine familiale. C’était là une mesure de justice visant à réduire l’endogamie sociale. Idée juste donc initialement mais résultat plus que décevant. Le collège est aujourd’hui le moment où des parcours scolaires se brisent, où les inégalités s’accroissent, où les difficultés rencontrées à l’école primaire se prolongent pour devenir définitives. Le collège unique est pourtant l’une des réformes les plus emblématiques de la Ve République en matière de lutte contre les inégalités. Faut-il donc enterrer aujourd’hui un projet destiné à constituer un socle de savoirs communs à tous ? La personnalisation des parcours scolaires défendus par certains représentants politiques en remplacement du système actuel ne serait-il pas un retour vers une école plus inégalitaire qu’elle ne l’est aujourd’hui ?

L’école est très peu présente pour l’instant dans les débats ouverts pour les prochaines présidentielles. Les primaires à droite se sont centrées sur d’autres thèmes, tandis que chez EELV l’élimination surprise de Cécile Duflot a occulté toute médiatisation du sujet, si tenté qu’il y en avait un. L’éducation est pourtant le premier poste de dépenses nationales, représentant un peu de plus de 25% du budget de l’Etat, soit un niveau légèrement supérieur aux intérêts de la dette. L’endettement public n’en reste pas moins une thématique plus souvent reprise dans les échanges politiques que peut l’être l’Education nationale. En matière d’avenir, le désendettement semble être une préoccupation plus forte que l’école. Celle-ci est pourtant le meilleur des investissements sociaux qui soit en permettant des développements économiques capables de résorber les dettes actuelles et à venir. La campagne pour les prochaines présidentielles ne fait que commencer. Espérons que les débats s’élèvent avec l’école…

On ne peut pas dire que la gauche actuellement au pouvoir n’a rien fait en direction du collège. La ministre Najat Vallaud-Belkacem a engagé une série de mesures visant un enseignement plus interdisciplinaire afin de réduire le cloisonnement des matières, dans l’esprit de Montaigne à propos du savoir : il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine. Non pas qu’il soit question de réduire le niveau des connaissances, comme le prétendent les détracteurs du collège unique, mais de mieux transmettre les savoirs pour un apprentissage intelligent. Sur ce point, Najat Vallaud-Belkacem a peut-être manqué d’ambition. Le rythme d’acquisition des connaissances aurait pu être revu, en supprimant les classes annualisées selon l’âge des collégiens pour instaurer une approche pluriannuelle personnalisée. Autrement dit, chaque collégien aurait quatre ans pour acquérir les connaissances sur base d’une cadence personnalisée, sans avoir à passer par des échelons communs à tous. Procédant ainsi, le collège permettrait une personnalisation plus forte des enseignements tout en restant unique.

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Les Papillons noirs, un petit Bijou avec Gainsbourg

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Un papillon virevoltant, scintillant sous un soleil d’été, brillant de ses couleurs sans fin. Des papillons noirs, des années plus tard, dans cette nuit qui hurle toutes les idées noires. La nuit, les chats sont gris, les papillons sont noirs, les chagrins se grisent…Le cœur n’y peut rien, les aventures d’un soir non plus. Emprunter à la nuit sa couleur ne suffit pas. Les papillons noirs sont là, volant sans cesse du sommeil.

Les Papillons noirs est une chanson écrite par Serge Gainsbourg, qu’il interprète d’abord avec Michèle Arnaud en 1966. Puis les années passent, la chanson s’efface, Gains bourg connaît une mauvaise passe. En 1978, cette année là, le groupe Bijou s’empare de la perle Gainsbourg et de ses papillons noirs. Le duo est formé, la voix faussement haut-perchée de Vincent Palmer se marie alors avec le ton grave d’un Gainsbourg ténébreux. Avec cette interprétation, la carrière de Serge à nouveau s’envole, tel un lépidoptère lumineux, mais les idées sombres demeurent comme un papillon noir sur la chemise.

Pour écouter et voir Les Papillons noirs :

Les paroles

La nuit, tous les chagrins se grisent;

De tout son cœur on aimerait

Que disparaissent à jamais

Les papillons noirs

Les papillons noirs

Les papillons noirs

Les autres filles te séduisent;

De mille feux, leurs pierreries

Attirent au cœur de la nuit

Les papillons noirs

Les papillons noirs

Les papillons noirs

Aux lueurs de l’aube imprécise,

Dans les eaux troubles d’un miroir,

Tu te rencontres par hasard

Complètement noir

Complètement noir

Complètement noir

Alors tu vois sur ta chemise

Que tu t’es mis tout près du cœur

Le smoking des temps de rigueur,

Un papillon noir

Un papillon noir

Un papillon noir

Un papillon noir…

 

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Facebook n’a pas à dire la vérité

Facebook et la vérité

Facebook est aujourd’hui au cœur d’une polémique qui enfle suite à l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Le plus emblématique des réseaux sociaux est estimé par certains observateurs comme responsable pour partie de l’arrivée du candidat républicain à la Maison-Blanche. La campagne électorale ayant été très vive sur Facebook,  des interrogations se posent à propos de la firme de Marc Zuckerberg. Des attaques sont même adressées à ce dernier, notamment par des démocrates qui ont la défaite au goût plus qu’amer. Il est reproché à Facebook de véhiculer de fausses informations. Ainsi, les partisans de Trump aurait abusivement exploité le réseau social pour diffuser des contre-vérités à propos de leur champion et surtout contre leur adversaire, Hillary Clinton. Ces publications trouvant un certain écho numérique, Facebook les auraient diffusées allègrement sur ses pages pour ainsi générer de l’audience et donc optimiser ses revenus publicitaires.

Zuckerberg et ses collaborateurs sont-ils donc devenus les meilleurs alliés de Trump pour la conquête du pouvoir ? Depuis l’explosion des  nouvelles technologies, la numérisation a investi toutes les activités humaines. La vie privée, professionnelle, le monde des affaires, l’économie, les loisirs, la culture, les religions, tout a été englouti par la vague Internet. La politique n’a pas non plus été épargnée, au contraire. Internet a permis une plus grande démocratisation de l’accès à l’information grâce au progrès technique en matière de traitement des données. A quelques exceptions près en raison de censure politique, comme en Chine par exemple, il est possible à tout internaute d’accéder à tout type de données quel que soit son lieu de connexion et le moment de sa consultation. Cette force de connexion au réel accessible à tous a conduit à une transparence des affaires publiques inégalée dans l’histoire politique. Chacun peut tout savoir sur ce qui s’est déroulé n’importe où dans le monde, et même sur ce qui est en train de se passer.

Les responsables politiques doivent aujourd’hui composer avec les nouvelles technologies. On ne fait plus de la politique comme il y a peu, avant qu’Internet prenne place chez chacun d’entre nous. Le mystère et le secret en politique ne sont plus de mise aujourd’hui. Avant l’ère du tout numérique, l’homme public pouvait pratiquer la dissimulation pour contenir la diffusion d’informations auprès du grand public. Dorénavant, Internent ne supporte plus les cachotteries. C’est certainement pour cette raison que le mensonge et les contre-vérités politiques sont bien plus employés en politique aujourd’hui que par le passé, le secret ne trouvant guère sa place dans l’espace numérique.

Comme tout est dit, autant dire n’importe quoi ! Manifestement, certains ne se privent pas d’user de cette stratégie de communication pour accroître leur électorat. Ils ont trouvé dans Facebook une caisse de résonance pour leurs propos de portée mondiale et sans frais. Faut-il alors réformer les réseaux sociaux, ou alors contraindre ceux qui les utilisent ? Facebook permet de mettre en relation les individus. A chacun ensuite la responsabilité de ses dires et en l’occurrence de ses écrits, tout comme de croire et de ne pas croire ce qu’il entend ou lit. L’Internaute est déjà suffisamment guidé dans ses choix numériques. Laissons-lui au moins la possibilité de se forger son avis sans que des algorithmes ne décident à sa place de ce qui est vrai et de ce qui ne l’est pas.

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Le monde est clos et le désir infini, un livre de Daniel Cohen

Le monde est clos et le désir infini

Nous vivons aujourd’hui une période de l’histoire économique sans comparaison avec les précédentes, telle est le constat développé par Daniel Cohen dans son dernier ouvrage, Le monde est clos et le désir infini. Nous sommes en effet dans l’ère de la croissance nulle alors que dans le même temps, nous vivons et participons à une révolution majeure, celle du numérique. Les nouvelles technologies ne cessent de progresser et sont devenues omniprésentes dans notre quotidien. Pourtant rien n’y fait. Même si nous sommes capables de produire toujours plus avec moins de moyens des produits et des services qui évoluent techniquement à une rapidité croissante, l’activité économique des pays riches est entrée dans la morosité sans signe d’une sortie probable et prochaine. Daniel Cohen nous dit que la croissance économique, apparue véritablement il y a deux siècles, sous l’impulsion des révolutions tant politiques qu’industrielles, n’a fait que s’essouffler jusqu’à nos jours pour s’épuiser. La croissance n’est plus…et cependant le désir demeure. L’homme est ainsi fait qu’il a toujours des besoins. Le problème, c’est que ces besoins sont relatifs. Il y a toujours pour quiconque l’exemple de faire mieux, d’avoir plus que son voisin. La richesse n’a rien d’absolu, elle s’apprécie par rapport aux autres. Tant que la croissance économique était installée comme un horizon perpétuel, cette quête de la satisfaction du besoin trouvait une issue possible et plausible. Mais dès lors que la crise économique s’installe durablement jusqu’à devenir la norme, une fois qu’il est admis que l’économie ne progressera plus jamais comme avant, la défiance, voire l’angoisse, s’installe puisque le besoin n’a plus la croissance pour être satisfait et ainsi disparaître.

La société bien évidemment est impactée par le nouveau paradigme économique décrit par Daniel Cohen. Celui-ci nous explique à ce propos que le marché du travail s’en trouve transformé. Paradoxalement, ce ne sont pas les postes les moins qualifiés qui sont les plus touchés par les évolutions numériques, mais les emplois dits intermédiaires, ceux dont les tâches sont plus facilement automatisables et intégrables dans un environnement tout informatisé. Ensuite, le progrès technologique induit une hausse des inégalités salariales car le fossé se creuse entre ceux qui sont à l’origine et qui maîtrisent les nouvelles technologies, et les autres qui n’y participent pas et se trouvent plus à en subir les effets. L’innovation certes repousse les limites de la croissance économique, mais aujourd’hui elle a un coût : l’augmentation des inégalités dans les pays riches. S’agissant des économies émergentes, Cohen fait le constat que leur développement économique tend vers une réduction globale de la pauvreté. Mais là-aussi, cela n’est pas sans coûter, ici sur un plan écologique. On ne peut pourtant pas condamner la volonté des pays émergents à progresser économiquement. Globalement, les populations concernées en tirent un bénéfice, avec un accroissement de leur niveau de vie.

Le besoin, que l’économie soit riche ou émergente, est partout un moteur. Il n’y pas de fin au désir. On peut toujours vouloir plus, ce qui est le cas, surtout sur matériellement. Keynes en son temps pensait que la productivité croissante nous libèrerait des préoccupations matérielles et ainsi pourrions-nous nous consacrer à des activités exclusivement spirituelles, moins épuisantes pour la planète et pour les hommes. Force est de constater qu’il avait tort, conclusion que l’on peut aisément formuler avec Daniel Cohen. Celui-ci pourtant ne désespère pas tout en restant lucide. Il reconnaît à la croissance économique une nécessité culturelle qui fait la civilisation. Cette croissance doit exister, mais atteinte et vécue différemment, en renonçant au primat de la quantité avec  l’accumulation du capital, pour plus de qualité.

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Kennedy et moi, un livre de Jean-Paul Dubois

Kennedy et moi avec Jean-Pierre Bacri

Pourquoi donc un homme va-t-il acheter un révolver pour le laisser dans le tiroir de son bureau, puis l’enterrer dans son jardin, pour finalement l’utiliser contre son psychanalyste afin de lui dérober la montre que celui-ci garde au fond de sa poche, laquelle appartenait à  John Fitzgerald Kennedy qui d’ailleurs la portait le jour où il fût assassiné ? Jean-Paul Dubois, dans son livre Kennedy et moi, ne donne aucune réponse mais amène la question. Car après tout les questions sont bien souvent plus intéressantes que les réponses. Ces dernières conduisent à tant de suppositions et autres hypothèses  qu’elles sont bien faibles face à une interrogation franche et unique. Dans le cas de Samuel, le personnage principal imaginé par Jean-Paul Dubois, on pourrait très bien concevoir que parce qu’il est sans boussole depuis plusieurs années pour guider sa vie, une montre lui est nécessaire pour s’engager sur un nouveau chemin. Mais alors pourquoi lorgner sur celle de Kennedy ? Ou bien Samuel trouve-t-il une finalité donnant sens à son existence lorsque son thérapeute lui explique comment la montre au poignet du président assassiné est arrivé jusqu’à lui, comme s’il ne pouvait en être autrement et ainsi, grâce à lui, Samuel, l’affaire Kennedy arrivait à son terme. Mais alors pourquoi lui, écrivain qui n’écrit plus, père sans l’être, mari déchu, tout juste propriétaire d’un colt sitôt acheté, sitôt remisé ? Bien-sûr, tout cela est absurde, mais pas plus que la vie menée par le héros des temps postmodernes que décrit Jean-Paul Dubois. N’oublions pas non plus qu’entre l’acquisition du révolver et son usage, Samuel rencontre l’amant de sa femme, s’éloigne un peu plus de son épouse pour ensuite la reconquérir, s’insurge contre le carriérisme de sa fille et la suffisance de son futur gendre, et surtout mord jusqu’au sang son dentiste. Ce dernier exploit n’est pas le moins méritant. Il faut tout de même un certain courage pour aller planter ses canines dans le corps de celui dont le métier est de les soigner. Un héros donc que ce Samuel, qui se débat sans force ni conviction mais ne lâche rien, comme aspiré dans la chronique d’une folie ordinaire. Si nous n’étions pas fous, nous deviendrons tous dingues. Samuel ne l’est pas devenu, complètement dingue. Il a désormais sa montre avec lui. A la bonne heure !

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Google ne veut pas m’oublier, ou quand Big Data prend la place de Big Brother

Google et le droit à l'oubli

« Souviens-toi d’oublier ». Friedrich Nietzsche, philosophe du XIXe siècle, recommandait un usage parcimonieux de la mémoire, à la fois pour faite tomber dans l’oubli ce qui nous avait été désagréable, mais aussi et surtout de s’oublier un peu soi-même. On connaît tous ses moments où notre attention est si forte, totalement consacrée à l’instant que l’on ne pense plus à soi. On s’est oublié et on s’en porte très bien. Pour vivre heureux, vivons cacher, des autres certainement, de soi peut-être. Mais depuis que nous sommes cernés par les réseaux sociaux et les moteurs de recherche, il est bien difficile de passer inaperçu, y compris de soi. L’oubli est presque devenu un luxe, en plus d’être devenu un droit. L’Union européenne est parvenue à légiférer contre le lobby des jeunes mastodontes de l’Internet désormais si puissants, à propos de la conservation des données numériques.

Aujourd’hui, des tranches de vie alimentent des stocks d’informations au volume gigantesque. Big Data a pris la place de Big Brother. Nous ne sommes pas surveillés en permanence par une autorité totalitaire qui serait présente dans chaque recoin de notre intimité, comme l’imaginait Orwell dans son roman 1984. Nous sommes par contre stockés continuellement. Nous laissons des traces d’existence sans nous en rendre compte, ou alors nous témoignons à visage découvert sans frontière, le tout étant enregistré, compilé, retraité, archivé. Cet enregistrement perpétuel de ce que nous faisons produit des données numériques, lesquelles servent à définir qui nous sommes par le truchement d’algorithmes surpuissants. Un nouveau moi prend une forme virtuelle. Nous devenons chacun une entité numérisée à la personnalité calculée selon nos allées et venues sur la Toile.

Google disciple de Sartre ! Le père de l’existentialisme ne disait-il pas que chacun est ce qu’il est d’après les choix qu’il fait, que la personnalité est fonction des actes et non de quelque chose qui nous précèderait. L’existence précède l’essence.  Google élève de Sartre. Lançant une recherche sur Internet, je me vois proposer des chemins d’accès qui sont différents de ceux de mon voisin réalisant pourtant la même demande. Le moteur de recherche ne propose pas tant, il suppose plutôt ce qui m’intéresserait à partir des traces que j’ai laissées ici et là, au gré de mes pérégrinations numériques. J’ai désormais une histoire numérique qui ne m’appartient plus. Google avec Sartre donc, mais pas avec Nietzsche puisqu’il est si difficile de se faire oublier. La mort même ne suffit pas ! Même décédé, la Toile me conserve dans ses filets. Internet est capable de souhaiter l’anniversaire de celles et ceux qui ne sont plus.

Dans cet univers disons-le un peu déshumanisé, sans sombrer dans la caricature d’un monde totalement numérisé, rien n’empêche de résister un peu pour ne pas tomber dans l’anonymat. Car en effet, l’information sans limite et la transparence sans contrainte paradoxalement ajoutent de la distance entre les êtres. Avec moins de surprise, moins d’inattendu, les rapports humains s’étiolent.  Comment dès lors dépasser ces murs de données qui nous enserrent dans des existences de plus en plus formatées ? Se souvenir. La donnée jamais ne remplacera le souvenir. L’information jamais n’aura la saveur d’une madeleine de Proust.

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La musique pour donner le présent que nous refuse le temps

La fuite du temps avec Dali

Goethe écrivît : « Le présent est notre seul bonheur ». On pourrait dire aujourd’hui du présent qu’il est l’objet d’un culte. Après la religion, la nation, l’argent, le corps, c’est à son tour d’être sacralisé. Il faut vivre l’instant présent, profiter de ce qui est ici et maintenant,  se réaliser tout de suite pendant qu’il est encore temps, comme si quelque chose était compté, comme si un grand ordonnateur chronomètre en main surveillait l’usage que l’ont fait de chaque moment. Après les prières, les idéologies, l’avidité et l’égocentrisme, voilà une nouvelle tyrannie censée donnée sens à nos existences. Nous avons tant besoin de servitude pour au moins s’éviter d’avoir à chercher son chemin. C’est ainsi que le présent serait notre nouvelle boussole…sans point cardinal. Alors que la religion a ses commandements, la nation ses idéologies, l’argent sa valeur, le corps ses traits, le présent lui est vide de tout. Cultiver le présent semble être le meilleur conseil qui soit. C’est en fait la plus cruelle injonction qui puisse être. Signe de notre temps, après avoir tout possédé, il faudrait disposer du présent comme d’un objet, le posséder pour en jouir à sa guise. Sauf que nous sommes là face à la plus grande des contradictions en voulant détenir ce qui n’existe pas. Pensez au présent et il n’existe déjà plus, pensez le vers l’avenir et il n’est pas encore. Faudrait-il alors ne penser à rien pour être totalement là, au présent ? Ce serait tout de même paradoxal que de penser profiter pleinement de ce qui est ici et maintenant en recommandant de ne pas être totalement là. Quelques leçons entendues ici et là sont pour le moins incongrues lorsqu’elles recommandent de s’oublier pour être totalement soi et adhérer ainsi le plus possible au présent. On a beau essayer, il y a toujours quelqu’un qui frappe à la porte, quelqu’un qui insiste et qui n’est personne d’autre que soi-même.

Le présent est insaisissable si on le considère comme du temps. Il n’y a qu’à voir cette aiguille sur cette horloge qui jamais ne s’arrête, comme si elle fuyait sans jamais renoncer un grand péril. On ne peut pourtant pas se résoudre à penser que le présent n’existe pas car ce serait conclure que nous ne sommes pas, ce qui est absurde, et autant nous avons besoin de servitudes pour en faire nos alliées, autant l’absurdité est une ennemie redoutable. Par contre, il n’est pas aberrant de prétendre être particulièrement installé dans le présent lorsque nous ne voyons pas le temps passer. On connaît tous cette impression d’avoir réalisé quelque chose sans s’être rendu compte du temps nécessaire pour le faire, comme si nous avions été hors du temps, tellement pris par notre action. Ce n’était pas là un moment d’oubli de soi, bien au contraire. Nous n’étions pas non plus ailleurs, mais bien présent. Nous étions là à faire ce qui nous occupait sans se préoccuper, reliant avec le geste passé, présent et futur. Ce lien, il est possible de l’imaginer comme un fragment d’éternité, le témoignage de quelque chose échappant au temps, qui dure toujours. Pourquoi pas. Après tout, à chacun ses croyances.  Toujours est-il que cette sensation partagée laisse à imaginer que le présent se sent plus qu’il ne se pense. Le présent est moins du temps que de la durée. On vit la durée alors que les temps, passé, présent et futur, nous sont définitivement inaccessibles.

La musique illustre merveilleusement la différence fondamentale entre le temps et la durée. Chaque note jouée isolément est un son, comme une ponctuation dans le temps. Mais une fois que chacune se fond avec les autres dans la durée, la mélodie s’installe et comme par magie, notre oreille entend déjà la note qui vient après celle jouée à l’instant, après que la précédente se soit tue. La musique nous donne ce présent que nous refuse le temps.

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Léo Ferré aurait eu cent ans, et avec lui ses plus belles chansons expliquées et commentées

Léo ferré expliqué et commenté

Léo Ferré aurait eu cent ans cette année. Né en 1916, un temps où la guerre s’affairait à massacrer toute une jeunesse, la chanson française et la poésie connaîtraient bientôt l’un de ses plus illustres représentants. Léo Ferré, c’est d’abord, le musicien, le chansonnier, l’interprète, sa voix traversant une foule de chansons. Léo Ferré, c’est le poète, parcourant ses vers au son mélodieux et côtoyant quelques illustres prédécesseurs, Rimbaud, Verlaine, Aragon, pour que la poésie descende dans la rue. Léo Ferré, c’est des époques, l’après-guerre, les années frics, la révolte, tout en restant lui-même à chaque rendez-vous. Léo Ferré, c’est l’anarchie, la société qui se dit non à elle-même, l’ordre qui n’admet pas le pouvoir. Léo ferré, c’est l’amour qui n’en finit pas et le désespoir qui traîne toujours quelque part. Léo Ferré, c’est Brel, Brassens, une rencontre devenue légendaire, avec le temps. Léo Ferré, c’est La mémoire et la mer, le loup solitaire, celui que l’on voit briller, une étoile qui refuse les 01stars. Léo Ferré, c’est Pépée, les copains d’la neuille, l’amitié qui n’oublie jamais ses valises entre Paname et Jersey. Léo Ferré, c’est avant, maintenant et demain encore…

Petite

En 1970, la révolution sexuelle est amorcée. Mai 68 vient à peine de s’en aller et la société française n’en finit plus d’être bouleversée. Le sexe s’exprime dorénavant librement, les artistes le chantant de plus en plus ouvertement. Léo n’échappe pas à cette vague libératrice de ce début des années 70, publiant un album avec quelques chansons équivoques, comme Petite, dont la grande qualité littéraire n’efface pas le trouble que l’on ressent à son écoute :

Tu as des yeux d’enfant malade

Et moi j’ai des yeux de marlou

Quand tu es sorti de l’école

Tu m’as lancé tes petits yeux doux

Et regardé par n’importe où

Ah! petite Ah! Petite

Je t’apprendrais le verbe aimer

Qui se décline doucement

Loin des jaloux et des tourments

Comme le jour qui va baissant
Léo laisse entrevoir le fruit absolument défendu de la passion d’un homme pour une jeune fille qui ne serait encore qu’une enfant. La chanson ne fait pourtant pas scandale au moment de sa sortie. L’époque d’alors permet les plus grandes audaces dans les mots et les slogans. Certainement les réactions seraient tout autres aujourd’hui…Mais que l’on ne s’y méprenne pas, Ferré ne se fait le défenseur de rien. Il évoque avec beaucoup de subtilité et de délicatesse un trouble naissant entre un adulte et une enfant qui laisse peu à peu place au tourment :
Tu as le buste des outrages

Et moi je me prends à rêver

Pour ne pas fendre ton corsage

Qui ne recouvre qu’une idée

Une idée qui va son chemin

Des amours parfois sont interdits. Le cœur faillant, la loi elle est saillante :
Tu reviendras me voir bientôt

Le jour où ça ne m’iras plus

Quand sous ta robe il n’y aura plus

Le Code pénal

Ton style

Ton style fut au départ une musique orpheline de paroles. Léo Ferré avait écrit une composition musicale destinée à accompagner un film de Jean-Pierre Mocky. Sauf que ce dernier fît peu de cas de cet arrangement et s’en alla, laissant seul l’artiste avec ses partitions. Le poète vint alors au secours du musicien pour ressusciter à coup de vers une musique au seuil de l’oubli.
Ton style, c’est aussi un hommage à la femme qui s’affirme dans son corps au début des années soixante-dix, au grand dam de celles qui se refusent encore à vivre pleinement ce qu’elles sont : corps :
Ces ombres dans les yeux des femmes quand tu passes
La femme qui se déclare indépendante plaît à Léo Ferré. Son indépendance participe au chahut ambiant qui contrarie une société bourgeoise dite bien-pensante alors que celle-ci se retranche encore dans quelques morales corsetées. La femme qui s’éveille ne veut plus d’une sexualité entièrement destinée à la procréation :
Tous ces ports de la nuit ce môme qu’on voudrait bien

Et puis qu’on ne veut plus dès que tu me fais signe

Au coin d’une réplique enfoncée dans ton bien

Par le sang de ma grappe et le vin de ta vigne
La femme se libère également en s’exhibant. Ce n’est pas là la vulgarité qui s’exprime, mais la liberté qui se joue :
Ton style c’est ton cul c’est ton cul c’est ton cul

La mode vestimentaire de l’époque accompagne les aspirations féminines, le tissu se voulant plus rare…

Aux bijoux de trois sous aux lingeries de rien
…tout en conservant quelques mailles pour laisser place à l’imaginaire :
Ce qui me plaît chez toi c’est ce que j’imagine
La femme libérée n’a aucun mal à s’offrir…
Tous ces cris de la rue ces mecs ces magasins

Où je te vois dans les rayons comme une offense
…à ce lui qui saura la satisfaire…
Ton style c’est ma loi quand tu t’y plies salope!

C’est mon sang à ta plaie c’est ton feu à mes clopes

C’est l’amour à genoux et qui n’en finit plus
…sans être une femme-objet…

Ton style c’est ta loi quand je m’y plie salope !

C’est ta plaie c’est mon sang c’est ma cendre à tes clopes

 

…parce que tel est son choix. L’amour qui sait, est peut-être au coin d’une rue…

Ton style c’est ton cœur c’est ton cœur c’est ton cœur

 

La solitude

La solitude est la première chanson de l’album éponyme. Léo Ferré y prend une posture hors de tout pour s’adresser à tous :
Je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre

Quartier, d’une autre solitude

Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse

Je ne suis plus de chez vous

J’attends des mutants

Le poète n’est pas de notre solitude, de celle qui nous effraie avec ses silences et ses absences. La sienne est nécessaire pour embrasser l’inspiration et la création. La solitude est aussi une alliée contre une société qui emprisonne avec les autres soi-même dans des conventions :
Il est de toute première instance que les laveries

automatiques, au coin des rues, soient aussi

imperturbables que les feux d’arrêt ou de voie libre.

Les flics du détersif vous indiqueront la case où il

vous sera loisible de laver ce que vous croyez être 

votre conscience et qui n’est qu’une dépendance de 

l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. Et

pourtant…

La solitude…
La solitude contre les idées toues faites et les standards… .

Il est de toute première instance

que nous façonnions nos idées comme s’il s’agissait

d’objets manufacturés.

Je suis prêt à vous procurer les moules
La solitude est un bien, un privilège pour qui sait la traverser. Elle peut sinon devenir comme une terre aride. La solitude n’offre rien, si ce n’est le désespoir comme une offrande :

Le désespoir est une forme supérieure de la critique

C’est extra

Le printemps de mai 1986 s’en est allé, la contestation a laissé place à l’ordre et à la sécurité. Il reste cependant dans l’air comme une ambiance contestataire et libertaire. L’agitation ne parcourt plus les rues, mieux elle est logée dans les esprits. Léo Ferré est inspiré par l’air du temps. En Ardèche, dans une maison louée, un petit matin, un vieux piano, quelques notes, C’est extra :
Une robe de cuir comme un fuseau

Qu’aurait du chien sans le faire exprès

Et dedans comme un matelot

Une fille qui tangue un air anglais

Léo figure une jeune femme dans cette évocation marine, cette femme qui trouble l’eau dans laquelle « un nageur qu’on attend plus » se noie dans sa plus profonde intimité.
1969 est en train de naître et Léo offre au public ce qui restera comme l’un des slows les plus torrides de la chanson française. Il participe à sa façon à l’érotisation des cœurs, comme Gainsbourg au même moment. C’est extra, c’est cette lente montée vers la jouissance, une rythmique vers une petite mort qui nous va si bien :
Ces mains qui jouent de l’arc-en-ciel

Sur la guitare de la vie

Et puis ces cris qui montent au ciel

Comme une cigarette qui prie

C’est extra

Des bas qui tiennent haut perchés

Comme les cordes d’un violon

Et cette chair qui vient troubler

L’archet qui coule ma chanson

C’est extra

Le succès est immédiat, comme une jouissance qui n’attend pas. La musique est planante, sensuelle, telle un de ces « Moody blues qui chantent la nuit comme un satin de blanc marié ».

Certains ont pu voir dans cette chanson l’expression d’une grande misogynie.
Misogyne, Ferré l’était certainement, mais à l’évidence amoureusement.

Les étrangers

En août 1972, Léo retrouve sa bande de copains, Maurice Frot, Paul Costanier et René Lochu. Ce dernier est un militant libertaire et engagé qui aura une certaine influence sur le poète. Ferré lui rend d’ailleurs hommage, en citant plusieurs fois son ami dans la chanson Les étrangers :
C’est pas comme en avril en avril soixante-huit

Lochu tu t’en souviens la mer on s’en foutait

On était trois copains avec une tragédie

Et puis ce chien perdu tout prêt à se suicider
Léo Ferré n’est pas venu seul au rendez-vous de ses amis. Il est accompagné d’un chien qu’il a recueilli, non pas sur le bord de la route mais en plein milieu d’une voie, l’animal étant resté planté là, s’abandonnant totalement comme celui prêt à mettre fin à ses jours. Léo aime particulièrement les animaux, il ne peut se résigner à laisser ce chien dans l’errance, tout comme Pépée, son chimpanzé décédé, dont le souvenir empêche une fin absolue :
Ma maman m’a cousu une gueule de chimpanzé

Si t’as la gueule d’un bar je l’appelle Pépée Ferré

C’est pas comme en avril en avril de mon cul
Avril 1968, le mois où Pépée s’éteint…
Et puis suivent ces petits moments simples qui deviennent bonheur une fois partagés. Un après-midi, les quatre compères tuent le temps à coup d’amitié et se laissent séduire par de bonnes crêpes bretonnes que leur apporte Lochu. Le geste est là, sans calcul, avec pour seul souhait de donner et d’échanger. Léo manifestement touché par l’intention de son ami, il la chante :
Quand la mer se ramène avec des étrangers

En Bretagne y a toujours la crêperie d’à côté

Et un marin qui t’file une bonne crêpe en ciment

Tellement il y a fourré des tonnes de sentiment
Le marin est aussi mis à l’honneur. Il est en quelque sorte celui qui vous sauve lorsque vous échouez, quelque part à un moment de votre vie, dans un lieu que vous ne connaissez pas ou dans un état dans lequel vous ne vous reconnaissez plus. Vous devenez un étranger, pour les autres, mais pire de tout pour vous-même. Léo est peut-être très loin de lui-même lorsqu’il traîne ses guêtres en Bretagne, cherchant à oublier sa rupture avec Madeleine.
Quand la mer se ramène avec des étrangers

Homme ou chien c’est pareil on les r’garde naviguer

Et dans les rues d’Lorient ou d’Brest pour les sauver

Y a toujours un marin qui rallume son voilier
Les spécialistes

En 1985, Léo Ferré chante son ami, Jean-Roger Caussimon. Ferré nourrit un album de paroles et de mélodies pour exprimer les sentiments et la révolte de son camarade disparu la même année. S’y trouve une chanson incontournable du répertoire ferréen : Les spécialistes. Grâce à Caussimon, tout Ferré peut s’y exprimer, l’intention, l’émotion, la révolte, mais aussi les règlements de compte, avec entre autres les « anciens du SAC » :

Pour tout mettre à sac

Les anciens du S.A.C.

Viendront diriger sur place

Les « incontrôlés »

Qu’ils ont enrôlés

C’est eux qui rompront la glace…

Mais c’est toi qui s’ras gaulé !
Caussimon et Ferré dénoncent ce qu’ils considèrent comme de la lâcheté chez certains porte-paroles et autres idéologues, prêts à révolutionner et à agiter la peur à condition d’être accompagnés de naïfs pour recevoir les balles.

Caussimon n’est pas non plus en reste avec le nucléaire dont le digne représentant français à l’époque est EDF et qu’il oppose à Tazieff. L’écologie est une vague idée dans les années 80. Le bonheur est alors dans le prêt et le panier qu’il permet. Les considérations matérialistes et productivistes l’emportent sur tout le reste :
N’écout pas Tazieff

Ecout’l’E.D.F.

C’est ell’qui tranche et qui juge

Comm’tout un chacun

Adhère à l’emprunt

Et dis : « Après moi l’déluge… »

C’qui est important c’est l’benef !
La France de 1985, c’est aussi une société, comme aujourd’hui, malade de trop d’identité, même si la rue recueille des voix pour la soigner du racisme qui la gangrène. Mais d’autres forces sont également en action, montantes à partir de cette époque jusqu’à nous effrayer vingt ans plus tard, lors d’un sombre 21 avril 2002, et nous inquiéter toujours depuis. En 1985, les socialistes sont au pouvoir depuis quatre ans et on en est encore aux poulagas :

On n’sait pas qui c’est 

Mais pour dénoncer

Ils ont l’art et la pratique

Ta vie, tes pensées

Tout est recensé

Ca marche à l’électronique…

Chez les poulagas français !
Jean-Roger Caussimon était un grand ami de Léo Ferré, un frère d’armes pour lutter avec des mots contre la violence et la médiocrité, mais aussi contre ceux qui se sont fait une ou des spécialités, censés savoir et donc ne se trompant jamais, comprenant pourtant bien peu de choses. Léo les connaît, ces spécialistes, lui qui s’est vu refuser plusieurs fois la direction d’un grand orchestre. Pas assez spécialiste sans doute…
On se sent à l’aise

Lorsque c’est Boulez

Qui s’empar’de la baguette

Mais…c’est inopportun

Lorsque c’est quelqu’un

Qui « fait dans la chansonnette

Et mêm’pas dans l’show-business !

 

Avec le temps

Avec le temps…

Avec le temps va tout s’en va

On oublie les passions et l’on oublie la voix

Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens

Ne rentre pas trop tard surtout ne prend pas froid

Les premières notes de ce monument de la chanson française sont saisissantes car reconnaissables entre toutes. La rythmique image les secondes qui tombent, imperturbablement, sans que quiconque n’y puisse rien. C’est l’histoire du temps qui fuit et sa victime, l’amour. Il y a un début, une passion, puis plus tard une ombre, à la fin un souvenir.
Avec le temps…

Avec le temps va tout s’en va

On oublie les passions et l’on oublie la voix
L’amour, c’est cet autre à nos côtés comme une évidence. Un regard, une caresse, quelques mots, l’amour qui n’en finit plus et pourtant déjà qui se meurt :
Avec le temps va tout s’en va

L’autre qu’on adorait qu’on cherchait sous la pluie

L’autre qu’on devinait au détour d’un regard

Entre les mots entre les lignes et sous le fard

D’un serment maquillé qui s’en va faire sa nuit

Avec le temps tout s’évanouit
L’amour agonise avant de s’éteindre. Jamais il ne disparait brutalement. Des solutions le rappellent jusqu’à ce qu’elles soient sans suite. L’amour au mieux parfois se déguise en tendresse, se farde pour quelques instants encore, mais la porte est déjà prête à être claquée :
Avec le temps…

Avec le temps va tout s’en va

Mêm’les plus chouett’s souv’nirs ca t’as un’de ces gueules

A la gal’rie j’rfarfouille dans les rayons de la mort

Le samedi soir quand la tendresse s’en va tout’seule

Avec le temps…
Avec le temps, est une chanson pour tous. C’est ce qui la fait si belle et si cruelle à la fois. La vérité est une amie difficile, exigeante. Léo Ferré sera parfois mal à l’aise pour interpréter sur scène sa chanson, n’hésitant pas à la massacrer lorsqu’il en avait décidé ainsi, comme pour combattre une dernière fois une finalité indépassable. C’est aussi cela être poète. Léo ferré était aussi celui-là…

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Décryptage du lobby bancaire avec le livre de Jézabel Couppey-Soubeyran, Blabla Banque, Le discours de l’inaction

Blabla Banque et le lobby bancaire

Dix ans bientôt après la crise bancaire de 2007, force est de constater que les intentions de réguler le système bancaire se sont dissipées sans effet. Il y a eu certes des volontés politiques mais celles-ci sont restées dans les discours. Est-ce parce que les acteurs concernés, banquiers en tête, n’ont rien compris à la crise qui les a secoués ? Certainement pas, bien au contraire. C’est justement certaines failles du système bancaire révélées par les secousses financières et économiques de 2007 et 2008 que les grandes banques et leurs représentants cherchent à faire taire. Il existe ainsi aujourd’hui un discours des banquiers destiné à éviter à tout prix toute forme de contrainte réglementaire d’ampleur les concernant. L’ouvrage de Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences à l’Université Paris I, intitulé « Blabla Banque, Le discours de l’inaction », est intéressant à ce titre, s’agissant d’une déconstruction de la rhétorique bancaire. L’auteure met en évidence les stratégies du lobby bancaire pour influencer les choix politiques.

La réglementation est brandie comme un frein à la croissance économique par des banques bien plus menaçantes que prévenantes sur le sujet. En effet, le secteur bancaire prétexte un rationnement fort du crédit pesant sur l’investissement, donc sur l’activité future, compte tenu de coûts plus élevés liés à une réglementation prudentielle plus forte. Les banques acceptent mal que leur soit imposée une plus grande sécurité par le bais des exigences croissantes de fonds propres. Il s’agit ici, selon l’auteure, de l’emploi d’une technique argumentaire classique : le remède serait pire que le mal. Le  lobby bancaire sait également mettre en scène tel ou tel ajustement réglementaire en le qualifiant d’inutile, s’appuyant sur des prétendues lois du marché s’accommodant fort mal avec toute forme d’interventionnisme. Rien de mieux donc pour maintenir le statu quo que de faire d’une évolution la source d’une angoisse ou d’un mépris. Le conservatisme est le crédo du lobby bancaire puisqu’il s’agit de préserver une position dominante. Les leçons de la crise financière ont été très bien apprises puis retenues. La finance dans son ensemble a pris une ampleur considérable dans le champ économique qu’elle ne veut pas perdre. Son omniprésence, nous explique l’auteure, n’en est pas moins improductive pour l’économie réelle, en captant toujours plus de richesse créée sans impact  sur la production globale. En outre, la financiarisation sans limite de l’économie génère des mastodontes bancaires représentant finalement des risques systémiques dangereux pour tout le monde.

Une fois le discours du lobby bancaire déconstruit, Jézabel Couppey-Soubeyran émet des idées pour que les choses changent. Selon elle, il faudrait déjà accorder plus de poids aux superviseurs, notamment avec des rémunérations attractives pour que la surveillance bancaire ne soit plus le parent pauvre du secteur financier, pour attirer entre autres les jeunes talents. Il conviendrait également d’accorder au régulateur la capacité d’orienter l’activité des banques vers le financement des crédits. Les établissements bancaires n’ont pas l’excuse d’un assèchement de leurs liquidités puisque la banque centrale a rarement été aussi généreuse en la matière. Les liquidités abondent aujourd’hui en Europe, mais elles servent trop peu la production, donc l’emploi. La politique monétaire expansionniste mise en œuvre bénéficie quasi-exclusivement aux marchés financiers et immobiliers. En d’autres termes, la finance aujourd’hui s’autoalimente avec la banque centrale, comme si elle se coupait encore un peu plus de l’économie réelle. On comprend alors avec Jézabel Couppey-Soubeyran que la régulation du secteur bancaire est le passage obligé pour que la finance soit à nouveau au service de l’économie, et non plus un espace protégé dont bénéfice quelques-uns au détriment du plus grand nombre.

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Margin Call, un film de Jeffrey C. Chandor, ou retour sur les heures précédant la crise des subprimes

Margin Call et la crise des subprimes

Margin Call est un film remarquable. Il nous plonge au cœur du fruit pour en découvrir le ver à propos de la finance. L’histoire se situe durant les heures précédant l’une des plus grandes catastrophe financière de l’histoire économique. Pour cause, les protagonistes sont les déclencheurs de la crise des subprimes. Ils appartiennent à une équipe de traders découvrant que le portefeuille financier dont ils ont la gestion, parce qu’adossé à des crédits hypothécaires américains, présente des risques démesurés par rapport aux capacités financières de leur employeur. Si rien n’est fait, c’est la faillite de leur établissement. La seule chance de sauver la banque d’investissement qui les emploie est de vendre ce qu’elle possède, tout en sachant que cela ne vaut plus rien. C’est là l’attrait du film que de mettre en évidence des contradictions fondamentales du monde financier. Sous cette perspective, les marchés financiers que la pensée dominante et affairée par les performances boursières présente volontiers comme efficients, ne sont en réalité que des châteaux de sable. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’un des personnages principaux, une fois exclu de la sphère financière par ses pairs, se souvienne avoir construit dans sa jeunesse un pont. A quoi bon en effet brasser des sommes astronomiques pour finalement conduire un système à sa perte, emportant toute l’économie dans la tourmente. Un pont est bien plus solide que tous les édifices de la haute-finance, aussi complexes soient-ils.

Margin Call nous fait comprendre que les marchés financiers sont la rencontre d’une foule d’aspirations  individuelles mais qu’en rien ils ne sont le produit de l’intérêt général. Lorsque le patron de la banque d’investissement dont il est question dans le film décide de vendre toutes les positions existantes en portefeuille, il sait pertinemment, et ses collaborateurs avec lui, qu’il va déclencher une crise systémique. Mais comme le marché au moment de sa décision n’est pas encore informé de l’ampleur du désastre financier à venir, il peut encore escompter réduire ses pertes en les faisant payer pour partie par les autres. Le marché, à défaut d’information sur la situation réelle,  attribue une valeur à ce qui déjà ne vaut plus rien. C’est ainsi qu’il est possible de disséminer des pertes colossales sur les marchés, qui plus est sur toute la planète du fait de l’hyper connexion des acteurs et autres investisseurs financiers.

Margin Call n’est jamais caricatural. Jeffrey C. Chandor, le réalisateur, évite ce travers que l’on trouve bien souvent dans les fictions sur la haute finance avec des personnages sur-joués et des ambiances hystérisées à souhait. Certes, on retrouve dans Margin Call le financier cynique et sans scrupule, le trader expérimenté et désabusé, le jeune loup sifflant ses collaborateurs pour les réunir, le débutant prodige découvrant l’étendue de la catastrophe à venir et tirant la sonnette d’alarme, un autre collaborateur tout aussi jeune et déjà aussi cynique que ses supérieurs…Le film de Chandor échappe donc au traitement conventionnel du sujet en étant aussi et surtout une profonde réflexion sur l’existence. La question du sens de la vie est en arrière-fond de cette histoire portant sur un milieu où tout semble calculé, où le profit apparaît comme la finalité indépassable et déterminante pour chacun y participant, où les considérations personnelles n’ont que très peu leur place dans cet environnement. Mais dès lors qu’un système commandant tout, gouvernant les opinions comme les comportements, s’effrite, un nouvel espace se crée prêt à tout engloutir. Margin Call nous fait entrevoir un trou s’ouvrant sous les pieds des protagonistes et qui n’a rien de financier. Il y a ceux qui s’accrochent à la façade pour ne pas y tomber, comme le patron de la banque qui vend tout, peut-être moins pour tout perdre que de préserver ce pourquoi il existe. Et il y a les autres qui n’ont pas d’autre choix que de basculer dans le vide en étant brutalement renvoyés de leur établissement. S’agit-il pour autant d’une chute ? Margin Call suggère que plus d’humanité attend au bout de la descente celles et ceux qui y ont été entraînés.

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