Finances publiques et dette entre expertise et manipulation

Finances publiques et dette au coeur de l'expertise et de la manipulation

A entendre bon nombre de politiques français plutôt classés à droite et bon nombre d’économistes de tradition libérale, la dette publique serait un mal français. Les commentaires sont légion sur une situation française présentée volontiers comme catastrophique concernant les finances publiques. Nous serions près du précipice, au bord même de la faillite selon les propos du récent vainqueur des primaires, François Fillon, quand celui-ci était à Matignon. Les discours alarmistes ne suffisent pas cependant à effacer les contre-vérités qui parfois les fondent pour affirmer des positions bien plus idéologiques que descriptives de la réalité. Concernant la dette, il est possible d’en distinguer deux.

Premièrement, la France est loin d’être le seul pays riche endetté. Certains Etats le sont d’ailleurs dans des proportions plus élevées, comme le Japon dont la dette est deux fois supérieure à la richesse produite annuellement et ceci depuis de nombreuses années. Une dette est en effet supportable si elle est financée. Concernant l’Etat japonais, celui-ci peut compter sur l’épargne des ménages pour emprunter. La France aussi dispose de capacités d’emprunt, notamment auprès des investisseurs institutionnels qui lui prêtent volontiers de l’argent. En outre, comme au Japon, une partie de la dette française est financée par les français eux-mêmes, au travers des contrats d’assurance-vie qui restent l’un des placements privilégiés des épargnants.

Ensuite, dire que la France est en faillite est un non-sens puisque contrairement à une entreprise, un Etat ne peut pas être déclaré comme tel, donc disparaître, même s’il n’est plus en mesure de rembourser ce qu’il doit. Tout pays s’appuie sur un cadre étatique qui perdure et évolue. Tout au plus un Etat fait-il défaut lorsqu’il se trouve dans l’incapacité de régler son dû. Ce n’est pas le cas actuellement de la France. D’ailleurs, il y a bien longtemps que l’Etat français n’a plus fait défaut vis-à-vis de ses créanciers, soit la dernière fois en 1812 après un quart de siècle traversé par une révolution sans précédent et des campagnes napoléoniennes ayant asséché les caisses de l’Etat. C’était là seulement une situation historique suite à des soubresauts politiques d’une ampleur rarement égalée. Même après les deux guerres mondiales du XXe siècle, la France a toujours depuis su faire face à ses échéances…

L’endettement public occupe une place importante dans les débats économiques, politiques, médiatiques. D’un côté on trouvera l’expert qui promet aux générations futures d’être écrasées par le poids d’une dette dont ils ne sont absolument pas responsables. De l’autre, un expert réclamera plus d’endettement pour relancer l’économie, laquelle relance profiterait aux même générations futures. Qui a raison ? Seul un troisième expert nous le dira ! En matière de finances publiques, les expertises se mêlent aux discours politiques jusqu’à devenir inaudibles. On finit par ne plus savoir qui a raison et qui a tort, plus grave qui manipule qui.

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Merci patron !…ou le scandale des rémunérations de certains dirigeants du CAC 40

Salaire des grands patrons

Les actionnaires, à l’instar de députés de la majorité, seraient-ils devenus des frondeurs en manifestant leur désaccord à propos de la rémunération de leurs dirigeants ? Par le passé, les salaires de l’exécutif opérationnel ne sortaient guère des conseils d’administration feutrés. Mais depuis 2014, les entreprises adhérentes au Medef sont tenues de pratiquer le « say on pay », soit de demander aux actionnaires leur avis à propos de la rémunération des dirigeants. Il s’agit là uniquement d’un vote consultatif, les administrateurs restant les seuls décideurs sur ce point. La directive initiée par le syndicat patronal est certes une démarche intéressante en obligeant les grandes sociétés à plus de transparence. Mais compte tenu des niveaux astronomiques, pour ne dire scandaleux, de certaines rémunérations allouées, la transparence ne suffit pas toujours. A l’évidence, le recours à la loi apparaît nécessaire. Dans cet esprit, il serait peut-être temps de changer un point clé de gouvernance des grandes entreprises, à savoir donner aux actionnaires, et non plus aux seuls administrateurs, le soin de décider des salaires à verser au dirigeant.

Même si la loi impose un cumul des mandats, il n’est pas rare de retrouver les mêmes personnes dans différents conseils d’administration des principales sociétés cotées en Bourse, siégeant dans certaines entités, appartenant à l’exécutif dans d’autres. Autrement dit, un administrateur dans telle société peut décider de la rémunération d’un dirigeant, lequel dans une autre entité sera décideur du salaire de l’administrateur en question puisqu’à son tour membre de l’exécutif. Ainsi, des situations de conflit d’intérêt sont toujours possibles si c’est entre-soi que sont fixés les salaires des grands patrons. Le code de gouvernance émis par le Medef va certainement dans le bon sens, pour preuve la rémunération des dirigeants n’est plus seulement une simple formalité entre personnes averties, en étant projetée sous les feux de l’actualité. Mais le droit est nécessaire pour éviter à l’inverse de tomber dans des travers populistes. Il n’est pas anormal qu’un dirigeant est un niveau de rémunération conséquent compte tenu de la responsabilité qui est la sienne sur la marche générale de l’entreprise. Mais encore faut-il que son salaire soit véritablement indexé sur cette responsabilité, ce qui n’est pas toujours le cas. Certaines pratiques sont révoltantes au regard des niveaux de salaire et autres avantages de type « parachute doré » dont les sommes en jeu sont indécentes.

Les actions de performance pensées par Emmanuel Macron et inscrites dans la loi éponyme ont très vite reçu la faveur de certains grands groupes pour remplacer les fameuses stock-options devenues bien moins intéressantes une fois fiscalisées comme du salaire. Cette disposition cependant apparaît comme un nouvel avantage allouable au grand patronat sans guère de contrepartie. Même si y est accolé le terme de performance, ce type d’actions correspond bien plus à une ponction sur le capital existant qu’à une rémunération indexée sur les résultats. Au moins, avec les stock-options, le dirigeant était personnellement concerné par la situation financière de la société puisqu’il tirait sa rémunération en revendant les titres de la société lui appartenant une fois le cours de bourse supérieur au prix d’exercice des options. Les actions de performance sont elles attribuées gratuitement au dirigeant, d’où une plus value latente sans condition. Les actionnaires auront manifestement encore de quoi afficher leur mécontentement dans les années à venir.

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SOS Fantômes contre les banques parallèles

Shadow banking

Le shadow banking qui caractérise le monde des banques dites parallèles, est un sujet particulier du débat économique compte tenu du caractère fantomatique qu’on lui prête volontiers et qui n’exclut pas nombre d’extrapolations proches du fantasme. Il repose pourtant sur des techniques bien réels de financement et suffisamment structurantes pour la constitution d’un circuit financier distinct des banques traditionnelles. En outre, les sommes en jeu n’empruntent rien à l’imaginaire, représentant environ 80 000 milliards de dollars d’actifs financiers. Le shadow banking n’est donc pas un épiphénomène, il s’est fortement développé ces dernières années pour devenir une composante à part entière de la finance mondiale.

Le shadow banking  par nature est difficile à cerner. Il concerne cependant pour l’essentiel les Fonds Communes de Titrisation (FCT). Pour bien comprendre le shadow banking, il est impératif de savoir ce qui le nourrit : la titrisation. Elle est une technique financière permettant à un établissement bancaire de vendre des crédits à une entité créée pour l’occasion, le FCT, laquelle émettra des titres qui seront souscrits par des investisseurs généralement institutionnels, comme les compagnies d’assurance. Les souscriptions versées au FCT lui permettent ainsi de payer les crédits cédés par la banque, cette dernière récupérant donc des liquidités. Autrement dit, l’établissement bancaire octroie le crédit à son client et le FCT en devient finalement le prêteur. L’intérêt de ce montage pour la banque est de lui permettre de produire du crédit tout en disposant très vite des liquidités représentatives de cette production, sans attendre plusieurs années avant que les clients aient remboursé l’argent emprunté. En outre, en cédant ses créances, la banque transfère le risque de crédit vers le FCT et se trouve dès lors moins contrainte en termes d’exigences de fonds propres imposées par les règles en vigueur.

La titrisation était à l’origine une technique parmi d’autres à disposition du secteur bancaire pour l’optimisation des activités. Mais avec l’accroissement des normes prudentielles, elle s’est intensifiée, jusqu’à générer un nouveau modèle de financement de l’économie. La titrisation a dépassé sa condition d’accessoire financier à la gestion d’un stock de prêts, pour devenir une phase à part entière du process de production des crédits. En octroyant un prêt, l’établissement bancaire sait déjà qu’il sera logé dans un fonds dédié pour le recevoir. Les FCT ne sont plus seulement une possibilité de placement de l’épargne et un procédé de mutualisation des risques de crédit pour les établissements bancaires. Ils participent indirectement à la création monétaire des banques, donc impactent plus sensiblement l’économie en constituant un circuit parallèle de financement.

Le shadow banking en soi n’est pas un problème. C’est la façon dont il est traité réglementairement qui pose question. Car en effet, les FCT ne sont pas soumis aux obligations prudentielles des  établissements bancaires bien qu’ils se soient transformés en quasi-banque. Rappelons que les contraintes de fonds propres appliquées aux entreprises bancaires sont avant tout destinées à la protection des épargnants car ce sont leurs dépôts qui servent à financer la production de crédits. Mais si ces derniers se retrouvent comptabilisés au bilan d’une entité appartenant au shadow banking, les épargnants perdent en quelque sorte leur protection. Le risque de crédit produit avec leur épargne échappera, avec la titrisation, à l’obligation pour la banque qui l’a généré de détenir un niveau minimal de fonds propres faisant office d’une certaine garantie en cas de perte.

Eu égard les sommes en jeu et compte tenu que la titrisation entraîne dorénavant plus de dispersion des risques que leur mutualisation, il est urgent que la chaîne réglementaire aille jusqu’au bout de tous les processus de financement de l’économie, en intégrant le shadow banking. Les règles existent aussi pour lever les voiles.

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Une brève histoire du capitalisme

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De quand date le capitalisme ? Peut-on parler de système capitaliste avant que les révolutions industrielles n’aient été en marche en Europe ?

Dans l’hypothèse où le capitalisme se caractérise par la détention privée de moyens de production, l’accumulation de capital, la recherche du profit, l’emploi de ressources sur des marchés organisés, l’existence d’une force de travail salariée, difficile d’identifier un système productif répondant à ces qualités avant que l’Angleterre ne soit engagée dans l’industrie au XVIIIème siècle.

Un capitalisme social s’est pourtant développé dès le XVème siècle, dans des sociétés majoritairement rurales, le cœur du système étant constitué par des grandes cités marchandes ouvertes sur la mer, la Méditerranée d’abord, avec des villes comme Venise, Gènes, sur l’océan ensuite, avec la domination des ports de l’Europe du Nord (Anvers, Amsterdam). Ce n’est qu’après que Londres est devenu le centre de l’économie mondiale. La prospérité de ces grands pôles marchands reposa sur des fonctionnements capitalistes : accumulation du capital, prise de risque, quête du profit. Les marchands négociants avaient également recours à une main d’œuvre salariée, et utilisaient déjà les outils d’un capitalisme financier embryonnaire : lettre de change, achat à terme, assurance pour les navires…

A une époque où les rendements agricoles sont faibles, où domine l’artisanat, les activités marchandes sont la principale source de bénéfice. Les profits issus du commerce vont progressivement alimentés l’industrie naissante, les commerçants des grandes cités faisant travailler les artisans de l’arrière-pays. Puis, avec le développement du machinisme, la main d’œuvre salariée se trouve de plus en pus concentrée dans des unités spécialisées. L’accumulation des capitaux en Europe du Nord a alimenté un premier capitalisme d’argent.

Le capitalisme financier émergent produit le crédit vers des entrepreneurs innovateurs, mais aussi vers les propriétaires fonciers soucieux d’accroître les rendements agricoles, au moment où l’industrie naissante provoque une poussée de la population urbaine qu’il faut nourrir. La révolution agricole nourrit l’essor de l’industrie, les disettes disparaissent. Une abondante main d’œuvre est devenue disponible pour l’industrie. Et avec la baisse des prix des matières premières, les industries agro-alimentaires sont stimulées.

La dynamique du capitalisme est donc en marche à partir de la fin du XVIIIème siècle. Et si le système capitaliste est protéiforme dans le temps (commercial, industriel, financier), c’est avant tout le reflet des mouvements de capitaux, lesquels se dirigent là où les taux de rendement sont les plus élevés. Il y a donc un véritable continuum entre les espaces précapitalistes constitués au Moyen-âge et l’émergence du capitalisme moderne.

Sur un plan géographique, on peut se demander pourquoi le capitalisme est né en Europe. Pourquoi est-ce dans l’espace européen que se sont développées les innovations technologiques ayant permis le décollage de la croissance économique, et non pas chez d’autres cultures, musulmanes ou chinoises, lesquelles ont pourtant été à une époque plus puissantes que la civilisation européenne et ont connu aussi des créations de richesse liées au commerce et à l’utilisation d’outils financiers innovants ? Au début du XXème siècle, Max Weber répondît à cette question en établissant un lien entre l’esprit capitaliste et l’éthique protestante. La diffusion de valeurs, comme la discipline ou l’épargne, aurait selon lui favoriser l’émergence des entrepreneurs. Cette explication n’est pourtant pas suffisante car, outre que les espaces précapitalistes soient antérieurs à la Réforme, l’émergence du capitalisme correspond surtout à l’émergence d’une pensée laïque et rationnelle, laquelle a impacté les rapports sociaux. Ainsi, les thèses portées par les mercantilistes et les physiocrates ont stimulé dans toute l’Europe la montée en puissance d’une classe bourgeoise et le libéralisme en tant que doctrine économique et politique. C’est sans doute sur ce point que se situe la différence fondamentale entre le continent européen et les autres grandes civilisations, celles-ci restant ancrées dans des rapports sociaux peu évolutifs, mais aussi l’abondance de leur population n’ayant pas été  incitative pour la recherche de gains de productivité, donc de l’innovation.

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La dynamique des inégalités expliquée par Thomas Piketty

La mécanique des inégalités

Les inégalités sous-entendent la représentation que l’on se fait de la justice. Une inégalité en soi n’est pas une mauvaise chose. Elle le devient quand elle est injuste. Penser que toute inégalité serait à éradiquer reviendrait à tomber dans un égalitarisme dangereux…

Thomas Piketty nous apprend, dans son essai Le capital au XXIe siècle, que depuis les années 1970 la répartition des richesses s’est transformée, avec une concentration des patrimoines qui profite aux revenus du capital. Ceux-ci ont retrouvé les niveaux qu’ils avaient atteints à la fin du XIXème siècle, début XXe, avant d’être érodés par les grands chocs politiques et économiques de la première moitié du siècle dernier. Ainsi, la question d’une croissance équitable est à remettre au centre du débat. Faut-il croire qu’elle puisse sur le long terme être équilibrée, et si oui quelles sont les conditions de cette équilibre ? La pensée économique ne doit pas se soustraire à ce type de questionnement essentiel, en se perdant notamment dans des réflexions stériles car trop abstraites, se complaisant dans un certain académisme bien trop distant du réel.

Les inégalités sont un sujet primordial puisque s’y jouent les rapports existants au sein d’une société. Le débat n’est donc pas uniquement économique, il est aussi et surtout social. Le phénomène des inégalités est donc à étudier pour former ensuite un projet politique visant à les réduire. On combat mieux ce que l’in connaît ! Thomas Piketty, dans son livre, décrit la dynamique à l’œuvre en matière de répartition des richesses, laquelle selon lui prend sa source en deux points : le patrimoine et le revenu. Sa réflexion, il l’entreprend à partir de données fiscales qui permettent de disposer d’une perspective à long terme. On comprend ainsi que la fiscalité n’est pas seulement vouée à la collecte de l’impôt. Elle se caractérise aussi par une dimension historique qui sert la transparence démocratique. Elle nous renseigne entre autres sur le poids de l’héritage dans le capital global etg son évolution dans le temps, distinction importante car les inégalités patrimoniales sont différentes selon qu’elles résultent de la succession ou de l’épargne acquise grâce au travail.

Pour Thomas Piketty, les inégalités ne sont pas naturelles mais historiques. La fatalité ou toute autre nécessité ne commande pas la répartition des richesses, laquelle d’ailleurs a pu profiter aussi bien au capital qu’au revenu. Sur un plan structurel, des forces sont à l’œuvre, générant des mouvements de convergence, ou de divergence, entre capital et revenu pour recevoir les fruits de la croissance. D’après l’auteur, la convergence est possible grâce à la diffusion des connaissances et à l’investissement dans la formation. La croissance des savoirs est riche d’avenir. Elle permet d’améliorer la productivité, donc les revenus futurs du travail. Ce dessein vertueux n’a cependant rien de spontané. La politique est nécessaire pour l’initier, avec des actions dirigées vers l’éducation et le développement des qualifications au profit des salariés.

A l’inverse, une faible progression de l’activité productive et une hausse des taux de rendement du capital tendent à une plus grande concentration du capital, donc à plus d’inégalités tant au niveau du patrimoine que du revenu. On constate par ailleurs que le décrochage toujours plus élevé des hautes rémunérations par rapport aux salaires moyens et médians entretient une spirale inégalitaire. Aux Etats-Unis, le décile supérieur en matière de rémunération représente aujourd’hui 45% à 50% du revenu national, soit le retour à des proportions équivalentes à celles des années 1910 et 1920 après que cette part ait diminué sensiblement durant les Trente Glorieuses, s’établissant alors autour de 30 à 35%. Schématiquement, cette évolution est représentée par une courbe en forme de U, tout comme l’est le rapport entre capital et revenu. En effet, fin XIXème siècle, début XXe, le patrimoine total représentait 6 à 7 années de revenu national, puis 2 à 3 années après la première guerre mondiale, pour à partir des années 1970 correspondre à 5 et 6 années de revenu.

La différence entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique est donc essentielle pour l’analyse des inégalités. Si le premier est plus élevé que le second, et si l’écart entre les deux se confirme et perdure, les inégalités patrimoniales seront croissantes et celles du revenu avec. L’économie dans son ensemble sera plus fortement empreinte du passé avec un capital qui s’entretient grâce aux successions, ce qui n’est pas sans affaiblir tout système démocratique dont l’un des fondements repose sur la méritocratie. Thomas Piketty nous dit qu’à propos de l’écart entre rendement du capital et croissance de la production, ceci n’est nullement une imperfection de marché mais résulterait plutôt de son efficience. Ainsi, même si l’économie de marché autorise la liberté d’entreprendre, protège la propriété, confère à chacun les mêmes droits, elle n’est pas spontanément garante d’une société plus juste.

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Quand la machine à produire de l’inégalité est en marche

Les inégalités entre capital et travail

Le débat sur la répartition des revenus entre le capital et le travail amène à se questionner sur la juste rétribution des facteurs de production. A ce titre, Thomas Piketty, économiste français auteur de l’essai Le Capital au XXIe siècle, n’imagine pas que les profits réalisés par les entreprises soient distribués en totalité au capital. Mais il ne dit pas que seul le travail doit bénéficier des revenus. La production a en effet tout autant besoin de capital que de travail, et les revenus sont destinés à les récompenser l’un et l’autre. La question n’est donc pas d’opposer capital et travail. Il s’agit plutôt d’établir un partage des revenus qui à la fois satisfassent les conditions d’un développement futur, les revenus d’aujourd’hui appelant les profits de demain, et soit juste socialement. Toute la difficulté se trouve dans cette conciliation entre optimum économique et justice.

Thomas Piketty explique que, contrairement à une idée reçue, le partage des revenus entre capital et travail n’est pas stable dans le temps. Il varie en fonction des évènements politiques. Il serait donc faux de penser que le rapport entre les facteurs de production et ce qu’ils rapportent est immuable. Aucune loi économique ne fige les choses. Les chocs politiques et économiques de la première moitié du XXème siècle ont réduit sensiblement le poids du capital dans les revenus. C’est seulement à partir de la fin des années 70, début des années 80, avec les politiques libérales anglo-saxonnes puis avec l’effondrement du bloc soviétique, que les capitaux retrouvent des taux de rendement élevés.

Après les Trente Glorieuses, la dynamique de concentration des patrimoines comme celle à l’œuvre à la fin du XIXe siècle se rétablit. Elle est entretenue par la progression des rendements capitalistiques dans un environnement de croissance économique faible. Les mouvements de dérégulation contribuent également à une plus grande liberté de circulation des capitaux à l’échelle de la planète. Le poids du capital dans la production devient ainsi plus élevé, d’où une plus grande attribution des revenus au détriment du travail. La machine à produire de l’inégalité est en marché et elle fonctionne aujourd’hui à plein régime. Un rapport de l’ONG Oxfam publié en 2016 nous dit qu’aujourd’hui 1% des plus riches possèdent la moitié de la planète…

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La folie des banques centrales, un livre de Patrick Artus et Marie-Paule Virard

La folie des banques centrales

Le dernier ouvrage de Patrick Artus écrit conjointement avec Marie-Paule Virard, journaliste économique, est intéressant à plus d’un titre. En dressant les risques inhérents à la politique monétaire telle que pratiquée actuellement en Europe et aux Etats-Unis, on en apprend un peu plus et concrètement sur le fonctionnement d’une économie financière parfois bien hermétique aux communs des mortels. Ensuite, les auteurs ne tombent pas dans un catastrophisme financier à tous crins, en proposant des alternatives aux actions engagées à ce jour par les banques centrales. Car disons le tout de suite, la politique monétaire expansionniste qui inonde de liquidités le circuit économique est une aberration pour les deux économistes. Premièrement, elle est sans effet sur l’économie dite réelle. La croissance économique est et reste atone dans bon nombre de pays. Il ne suffit pas d’injecter massivement de la monnaie pour que la demande globale s’accroisse et avec elle, que l’activité redémarre. Mais le pire pour les auteurs, c’est que ces liquidités sans emploi dans l’économie réelle sont sources de bulles dans la sphère financière. Plus d’argent sur les marchés financiers induit plus d’investissements, donc plus de prise de risques et des effets volumes concentrés. Autrement dit, les marchés actions et obligations aujourd’hui se portent bien car gonflés artificiellement. Mais jusque quand ? La sphère financière ne risque-t-elle pas de s’emballer ? Les bulles se créent avec la concentration des risques, laquelle est favorisée par des anticipations auto réalisatrices, mais aussi avec les moyens financiers qu’on leur donne pour exister, à savoir toujours plus de liquidités. Pour Artus et Virard, la politique de taux historiquement bas et les plans d’assouplissements monétaires nourrissent les bulles d’aujourd’hui dont l’éclatement demain provoquera des crises. La trappe à liquidités, comme la qualifiait Keynes en son temps, serait devenue un péril, surtout à notre époque où les nouvelles technologies et la dérégulation des marchés financiers permettent une mobilité toujours accrue des capitaux.

Les auteurs livrent également une réflexion sur le rapport entre les banques centrales et le pouvoir. La politique monétaire est indépendante, mais ne l’est-elle pas trop aujourd’hui, telle est implicitement la question posée dans le livre ? Lorsque toutes les anticipations et les décisions économiques se construisent sur la base des déclarations des banquiers centraux, voire des rumeurs à propos des orientations monétaires, le pouvoir politique apparaît isolé et sans prise sur mouvements macroéconomiques. Pourtant, c’est bien ce pouvoir qui a été choisi démocratiquement, alors que les banquiers centraux et leurs collaborateurs ne sont pas des représentants élus. Ensuite, les injections massives de liquidités qui profitent surtout à la sphère financière sont une source d’inégalités. En effet, les marchés actions et obligataires sont tirés à la hausse, mais seuls les épargnants aux revenus confortables en profitent réellement. Les ménages financièrement plus modestes sont bien souvent titulaires de compte épargne classique dont les rendements sont très faibles au égard le niveau très bas des taux d’intérêt et d’une inflation quasi nulle. Enfin, Artus et Virad nous font part d’une autre inquiétude à propos de la situation monétaire internationale. Offrir massivement de la monnaie impacte la valeur de la monnaie, laquelle alors se déprécie. On sait que les dépréciations monétaires, se prolongeant, créent des tensions entre les États au sein du commerce mondial. Les deux économistes n’hésitent pas à brandir la menace d’une nouvelle guerre des monnaies dont les banques centrales américaine et européenne en seraient les acteurs involontaires.

Les auteurs ne s’arrêtent pas aux constats, ils proposent. Selon eux, les banques centrales doivent réviser leur perception de l’inflation, en distinguant d’un côté les actifs financiers, de l’autre les biens et services. Pour les premiers, nous nous trouvons dans une phase fortement inflationniste qu’il faut maîtriser. Pour les seconds, un objectif d’inflation est à déterminer en corrélation avec la croissance du PIB que l’on souhaite atteindre. Le statut des banques centrales doit également être rénové, sur base d’un contrôle démocratique plus étroit et avec plus de coordination entre les hautes autorités monétaires à l’échelle internationale. Plus de politique donc pour que les banquiers centraux ne fassent pas éclater la planète financière.

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De l’audace pour la mise en place du revenu universel

Revenu universel

La crise économique qui perdure et le chômage de masse qui s’est installé depuis une trentaine d’années ont relancé le concept d’un revenu universel en France, soit une somme versée à tout individu sans condition de ressource, ni réalisation d’une quelconque prestation. Cette idée n’est pas neuve mais elle a retrouvé une certaine fraicheur après des décennies productivistes marquées par le plein-emploi. D’actualité ou pas, le revenu universel n’en suscite pas moins beaucoup de débat aujourd’hui comme hier, le fantasme n’étant jamais très loin d’une véritable réflexion sur le sujet. Ses détracteurs le voient au mieux comme relevant d’une utopie à jamais prisonnière de son état, au pire comme une menace pour l’équilibre de notre société fondée sur le travail. Ses partisans à l’inverse l’envisagent en tant que nouveau modèle pour succéder à un Etat-providence à bout de souffle.

Le revenu universel ne laisse donc pas indifférent puisque sa mise en œuvre est de nature à réformer profondément nos modes d’organisation sociale. Il nécessite tout d’abord de réviser notre rapport au travail puisque le salaire se trouverait en quelque sorte concurrencer par un revenu sans condition. Cette révision est une difficulté de fond car elle touche aux valeurs. Est-il admissible de recevoir de l’argent sans rien faire ? La question ainsi posée est certes très prosaïque mais la réponse peut être le ressort pour que le revenu universel devienne effectif. Répondre par l’affirmative ne conduirait-il pas pour autant à encourager la paresse, laquelle serait une atteinte à l’intérêt général en condamnant toute émulation nécessaire au progrès ? Avec le revenu universel, le risque ne serait-il pas de s’enfermer dans une société de plus en plus conservatrice faute de mouvement procuré avec le travail généralisé ? Ces interrogations peuvent sembler quelque peu provocatrices en prolongeant l’idée d’un homme naturellement paresseux et dont seule la contrainte financière pourrait extraire de son état naturel. Mais après tout, toutes les questions sont bonnes à poser dès lors qu’elles concernent un sujet essentiel…

La mise en place d’un revenu universel, en plus de bousculer la valeur travail, suppose de bouleverser l’ordre étatique. Quelle place en effet accorder à l’Etat si celui-ci rémunère tout le monde sans obligation ? Sur ce point, là-aussi le consensus n’est pas de mise. On peut trouver paradoxalement des libéraux comme Milton Friedman qui, répondant à la question, font la promotion du revenu universel. Mais cette adhésion repose avant tout sur le fait de considérer le versement sans condition d’une somme à chacun comme un moyen indispensable à une société avec moins d’Etat. Ainsi, tout individu bénéficiant d’un pécule reçu automatiquement chaque mois aurait ensuite à sa charge tous frais le concernant, y compris ceux qu’il peut ne pas payer aujourd’hui, notamment en matière d’éducation et de santé. En d’autres termes, le revenu d’Etat permettrait de tout privatiser, la puissance étatique se concentrant sur les fonctions régaliennes. A l’inverse, il est possible de penser que l’Etat allouant un revenu à tout le monde, le salaire devienne un complément pour vivre, ceci traduisant une nationalisation du pouvoir d’achat, donc de l’économie.

Se pose enfin la problématique du financement du revenu universel. Son principe oblige à renverser l’ordre existant en matière de prestations sociales. En effet, la protection actuelle est financée par un mécanisme de redistribution des richesses, lesquelles sont produites avec le travail. Il s’agit avant tout d’un régime d’indemnisation au bénéfice de celles et ceux qui n’ont plus accès à l’emploi, dans le cas de la maladie, du chômage, de la retraite. Le revenu universel par contre ne serait pas adossé à la création de richesses puisqu’il n’y contribue pas. Comment dès lors le financer ? Certainement avec une ponction encore plus forte qu’aujourd’hui sur les revenus produits, mais après avoir supprimé toute autre prestation sociale pour établir un nouvel équilibre. Rien ne dit pourtant aujourd’hui qu’un tel équilibre soit possible, et que donc le revenu universel soit viable. Il est évident que celui-ci serait plus sensible aux cycles économiques que peut l’être la protection sociale actuelle. Mais rien ne dit non plus que les richesses produites ne soient pas suffisantes pour contenter tout le monde avec le revenu universel. Les utopies sont un pont entre l’impossible et la réalité que l’audace suffit parfois à franchir.

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« Capitalistes de tous les pays, unissez-vous ! » aurait-pu dire Marx

Marxisme, capitalisme, libéralisme

Marx contre les libéraux ! Le travail contre le capital ! Les travailleurs contre les capitalistes ! Sous-entendu par cette opposition : le revenu et sa réparation. Qui a le droit au revenu et à quelle hauteur ? La réponse donnée à cette question est fondamentale puisqu’elle conditionne l’organisation d’une société. Le revenu en effet est au centre des relations sociales et en tant que tel il est un déterminant pour la constitution des groupes sociaux, aujourd’hui comme hier. Certes, nous ne sommes plus au XIXe siècle. Le droit est désormais plus contraignant qu’il ne fût jadis à propos du capitalisme. Mais le capital n’en reste pas moins un instrument de pouvoir puisqu’il permet toujours de décider, notamment pour ce qui est de la fixation des revenus. Le système capitaliste et la société qui en découle repose ainsi sur cet enchaînement essentiel : le capital rémunère le travail. Néanmoins, dans ce rapport est-il possible d’identifier une contradiction qui laisserait à penser qu’en l’état le système n’est pas tenable. En effet, le capital appelle aussi à être rémunérer. D’un côté, il faut payer les travailleurs, de l’autre les capitalistes. Mais le salaire qui revient aux premiers n’est pas le profit que s’allouent les seconds. Le salaire est directement lié à la production, il est le résultat d’un travail fourni, il s’ajoute en quelque sorte à ce qui est. Le profit par contre est fonction d’une déduction, soit la différence entre le montant des ventes et ce qui a permis leur réalisation avec le travail pour l’essentiel. Le profit sera donc d’autant plus élevé que les salaires seront moindres.

Le rapport est ainsi très simple entre capital et travail pour ce qui est de la répartition des revenus, mais ô combien antinomique puisqu’il y est question de partager des richesses produites sans que les acteurs de cette production aient même voix au chapitre. Le capital en soi ne produit rien contrairement au travail. Mais le travail sans capital est peu productif, les mains nues ne suffisant pas à fabriquer de grandes choses. Le capital est né en quelque sorte avec les outils. Il est donc évident que le travail et le capital sont complémentaires pour produire plus et mieux, et ainsi permettre l’amélioration des conditions d’existence. Mais cette complémentarité s’exprime très peu dans le revenu. Celui-ci est avant tout le résultat d’une subordination du travail au capital.

Karl Marx voyait dans le rapport entre capital et travail la source d’une lutte permanente entre groupes sociaux, laquelle constitue selon lui un moteur historique. A sa façon, il prédisait la fin de l’Histoire dès lors que le prolétariat l’aurait emporté sur le capitalisme pour que n’existe plus qu’une seule classe sociale. Le projet marxiste est ainsi de nature égalitaire, s’opposant au libéralisme privilégiant la liberté. D’où une opposition entre deux visions qui reste indépassable. Pourtant, entre Marx et les penseurs classiques précurseurs des thèses libérales et dont le néo-libéralisme actuel se nourrit, les divergences ne sont pas si nettes. En effet, aussi bien les auteurs classiques que Marx reconnaissent que la valeur d’une chose est le produit du travail fourni pour sa fabrication. La relation entre le travail et la richesse créée est ainsi plus évidente qu’elle peut l’être à propos du profit. Ce trouble rend d’autant plus difficile la justification économique du rapport entre capital et bénéfice et ouvre ainsi le champ à de multiples interprétations à l’origine de courants de pensée qui finissent par s’opposer, voire s’affronter, comme c’est le cas entre le marxisme et le libéralisme. Pourtant, Marx initialement prolonge plus qu’il ne combat une pensée qui l’a précédée et dont les auteurs sont considérés comme les pères du libéralisme. Comme quoi, une idée partagée au départ, aussi essentielle soit-elle, ne conduit pas à la même fin.

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Quand la Chine communiste est devenue sur-capitalisée

Chine sur-capitalisée

La Chine est un modèle de contradiction entre régime politique et système économique. Alors que règne le parti unique depuis des décennies, de surcroît communiste, l’économie de marché s’y est développée à marche forcée ces dernières années, jusqu’à ce que l’un derniers Etats communistes au monde et le plus peuplé de la planète soit désormais sur-capitalisé. Marx pensait en son temps que le capital s’accumulant tendait vers sa destruction. L’exemple de la Chine communiste nous dit le contraire, tout du moins en partie.

Le capital ne s’évapore pas dans la nature une fois engrangé dans des proportions colossales, comme c’est le cas pour l’économie chinoise. Par contre, c’est son rendement qui, unitairement, tend à disparaître. Proportionnellement, il faut toujours plus de profit pour maintenir un taux de rendement du capital investi si celui-ci s’accroît. Seulement voilà, selon la pensée néoclassique, la productivité marginale du capital est décroissante. Autrement dit, le capital augmentant avec l’investissement génère de moins en moins de profit. C’est là une vision parmi d’autres, contestable comme toutes, et cela même si elle domine la pensée économique depuis longtemps déjà. Par contre, il n’est guère contestable que l’investissement, donc la croissance du capital, soit financé avec l’épargne, c’est-à-dire les revenus inhérents à la production et qui ne sont pas consommés.

Epargner pour permettre ensuite l’investissement coûte en consommation. Si l’épargne devient trop élevée par rapport aux besoins de financement et ceci au détriment de la consommation, nous sommes alors en présence d’une économie sur-capitalisée, comme l’est actuellement la Chine. Les effets ici sont également inter-temporels puisque les épargnants se privent de consommer au bénéfice des générations qui leur succéderont et qui profiteront du stock de capital accumulé. Là-aussi, il s’agit d’une interprétation classique pour ce qui est du rapport entre croissance économique et capital afin d’expliquer pourquoi la production tend à augmenter à long terme. On peut également ajouter, spécifiquement dans le cas de la Chine, que la sur-capitalisation de l’économie est un moyen parmi d’autres de maintenir le parti unique. En effet, la consommation ouvre les appétits, pas seulement financiers, notamment sur le plan des libertés individuelles, et impacte l’évolution des mœurs. L’épargne, elle, s’inscrit plus dans un cadre conservateur. Il était certainement plus intéressant pour la Chine, politiquement, de dégager un maximum de revenus au travers de ses exportations que de sa demande intérieure. Mais ceci ne dure qu’un temps. La planète n’est pas un marché sans limite. La Chine s’est ainsi essoufflée avec trop de capital et pas assez de consommation domestique.

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La BCE à l’origine et contre une nouvelle bulle financière

La Banque Centrale Européenne, BCE; la bulle, les taux d'intérêts négatifs

En 2005, Ben Barker, alors à la tête de la banque centrale américaine, la FED, affirmait que le niveau d’épargne mondiale était en excès. Cette déclaration pouvait sembler à contretemps du dynamisme économique alors ambiant, la croissance mondiale avoisinant les 5% par an. Cette activité soutenue  nécessitait de l’investissement, donc de l’épargne pour le financer. Pour autant, le patron de la FED était dans le vrai au regard de la situation actuelle. Ben Barker anticipait peut-être bien plus qu’il ne constatait son époque, et si tel était le cas, force est de constater qu’il a vu juste. Dix ans plus tard, nous nous trouvons dans une situation monétaire caractéristique d’une épargne excédentaire par rapport à l’investissement,  comme le vit le Japon depuis plusieurs années. C’est ainsi que les taux d’intérêts sont historiquement bas et que l’inflation flirte dangereusement vers un zéro pointé. A défaut d’être investie dans l’économie dite réelle, l’épargne s’oriente dès lors vers les actifs financiers, incitation d’autant plus vive que les taux d’intérêts sont faibles. Les investisseurs institutionnels préfèrent le marché financier au crédit classique.

Depuis que la Banque Centrale Européenne a lancé un programme de rachats massifs de titres subordonnés, en janvier 2015, les obligations d’Etat sont transférées des établissements bancaires vers la BCE. Les sommes en jeu sont colossales, suffisamment pour orienter les marchés financiers. Les investisseurs se tournent volontiers aujourd’hui vers les actions, avec des exigences de rendement qui n’ont pas été revus à la baisse même si les taux d’intérêts sont très faibles. Le levier financier, soit la différence entre le produit des actifs investis grâce à l’endettement et la charge d’intérêt relative à cette dette, est au centre de toutes les exigences. Compte tenu que la croissance économique est atone, que les pays émergents montrent des signes d’essoufflement, les investisseurs demandent plus des actifs possédés dans un contexte où le capital croît peu. Cette situation s’apparente à une économie de rentier qui n’est guère favorable au développement. Premièrement, c’est là source de plus d’inégalité car seuls ceux qui possèdent déjà captent le plus de richesse créée. Tout le monde n’a pas non plus les capacités pour s’endetter et cela même si les taux d’intérêts sont très bas. Ensuite, les pressions sur le levier financier conduit à chercher des rendements toujours plus élevés, donc à des prises de risques toujours plus conséquentes. Les bilans bancaires sont dès lors plus exposés à des défauts de paiement, et dans le même temps les patrimoines des banques sont de plus en plus tributaires des valorisations boursières eu égard des portefeuilles d’actifs financiers en croissance permanente.

Une inflation proche de zéro caractéristique d’une économie poussive, une injection continue de liquidités dans la sphère financière, nous ne sommes à l’évidence pas très loin de connaître une nouvelle bulle financière. On sait ce qu’il advient de ce type de fluctuation économique extrême. Les bulles éclatent bien plus souvent qu’elles ne se dégonflent. La BCE est bien plus contrainte dorénavant de racheter des titres pour maintenir les cours et éviter aux banques des dépréciations considérables d’actifs, afin que n’éclate une bulle naissante. L’économie réelle attendra bien encore un peu.

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Quand les libéraux ont la mémoire sélective

Les libéraux et le libéralisme

L’économie n’a pas toujours été employée pour justifier l’accumulation des richesses et déterminer la mesure de celles-ci. Avant le XVIe siècle, elle était avant tout d’inspiration théologique et en conséquence marquée par de nombreux interdits et contraintes morales. Pendant longtemps l’Eglise catholique n’autorisait pas le prêt avec intérêts, estimant cette pratique usuraire, comme une façon pour les créanciers de s’enrichir avec la peine des autres. Ce n’est qu’une fois pensée plus seulement par des théologiens, mais également par des philosophes puis par des fonctionnaires, que l’économie se libère des carcans religieux. Elle devient politique, puis plus tard scientifique. A partir du XVIe siècle, les souverains comprennent que la richesse d’un Etat fait sa puissance, les métaux précieux servant à financer la guerre. Les thèses mercantilistes se développent, les souverains et les marchands s’associent, les premiers assurant aux seconds la liberté et la garantie de pouvoir commercer, les seconds apportant aux premiers de la richesse avec l’impôt. Dans le même temps, la religion chrétienne est bousculée, avec le protestantisme qui rompt avec le catholicisme, défiant l’autorité papale jusqu’à ne plus la reconnaître. Les protestants se démarquent aussi des catholiques sur le plan économique, considérant le profit comme l’expression d’un talent voulu par le Créateur et non comme une manifestation diabolique. La vertu n’est pas exclue de leur raisonnement en estimant que les bénéfices ne sont pas à conserver par ceux qui les réalisent mais doivent être réinvestis au profit de tous. Cependant, les protestants ne vont pas jusqu’à la synthèse qui sera faite à la fin du XVIIe, début XVIIIe siècle, par certains théoriciens. En effet, des idées émergent et dessinent une nouvelle relation entre l’individu et la collectivité, à savoir que les vices privés seraient générateurs de vertus collectives. Chacun agissant pour son propre intérêt contribuerait avec tous les autres au bien-être général. Cette proposition dialectique est au fondement du libéralisme.

L’histoire est parfois un peu facétieuse. Parmi les penseurs qui ont renversé les préceptes religieux sur la richesse, il en est un dont le nom était Montchrestien, Antoine de Montchrestien plus précisément. Avec d’autres, il bouleversa le rapport de l’homme avec l’argent, en appréciant la richesse comme une source de prospérité au lieu de la honnir. C’est dans cet esprit du XVIIe siècle que Colbert, ministre de Louis XIV, met en pratique les thèses économiques qui s’imposent progressivement, avec une politique interventionniste orientée vers le mercantilisme. La France va alors connaître un formidable essor industriel et commercial. Le colbertisme succède ensuite à Colbert. Aujourd’hui encore, des hommes et des femmes politiques se réclament de l’héritage colbertiste lorsqu’ils revendiquent la primauté du politique sur l’économie. A l’opposé on trouve les libéraux pour qui l’interventionnisme étatique nuit à la convergence quasi-mécanique, au travers du marché, entre les intérêts individuels et le souci général. Ils se considèrent volontiers comme étant dans la lignée d’Adam Smith, penseur du XVIIIe siècle qui tenta d’expliquer comment des individus mus par leurs passions égoïstes contribuent au bienfait collectif alors qu’ils n’en n’ont nullement l’intention, ni même conscience. La Main invisible est née de cette réflexion, représentant une force transcendante qui en échappant à tous sert le bien-être de tout le monde. Adam Smith ne trouva pas d’explication rationnelle à cela, empruntant d’ailleurs un chemin plus théologique que scientifique pour fonder sa théorie. La religion n’est jamais bien loin de la raison quand celle-ci finit dans une impasse.

Le libéralisme contemporain fait peu de cas du saut fondamental que fait Adam Smith pour passer de l’individu à la collectivité. Cette amnésie, si tant est qu’elle en soit une, a l’avantage de ne pas remettre en cause la primauté du marché sur l’action publique. Elle participe même de la pensée dominante qui accorde à l’économie le soin de guider la collectivité et visant à réduire le plus possible la puissance politique. Adam Smith n’est pas non plus l’ultralibéral que l’on présente volontiers comme tel. Dans son ouvrage le plus célèbre, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, l’économiste et philosophe écossais reconnaît la nécessité pour l’Etat d’intervenir dans certaines situations. Il n’est certes pas le plus colbertiste des penseurs qui soit, mais l’impôt n’est pas pour lui une entrave au bien-être général. De cela aussi, le libéralisme contemporain semble amnésique.

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Les Etats-Unis plus inspirés que l’Europe sur la relance budgétaire

L'Europe et les Etats-Unis dans la relance budgétaire

John Maynard Keynes est de retour. Le plus célèbre des économistes du XXe siècle est revenu sur le devant de la scène suite à la crise de 2007, après être entré dans l’histoire économique il y a bientôt cent ans. A cette époque, l’économie est alors dominée par le courant de pensée dit classique datant du XVIIIe siècle et qui privilégie l’offre à la demande. Mais en 1929, une surproduction entraîne le monde dans la tourmente. L’offre est alors bien trop abondante par rapport à la demande, le déséquilibre entre les deux se creusant avec l’explosion du chômage. Dans un premier temps, les pouvoirs publics n’interviennent pas pour enrayer le cycle infernal caractérisé par des faillites successives et des destructions d’emplois. L’action politique est encore conditionnée par la pensée classique, laquelle accorde au marché la capacité de se corriger par lui-même et ainsi justifie que l’Etat n’intervienne pas. Mais la crise économique perdure, s’amplifie, plongeant les Etats-Unis puis l’Europe dans l’une des pires récessions qu’aient pu connaître les pays occidentaux. Ce n’est que quelques années après le krach d’octobre 1929 que l’Etat américain se décide à intervenir. Un nouveau président s’est entretemps installé à la Maison-Blanche, en 1933. Il s’appelle Franklin Delano Roosevelt. Celui-ci est bien décidé à passer à l’action pour mettre un terme au marasme économique. Ses plus proches collaborateurs lui conseillent alors de mettre en application les recettes keynésiennes.

Que préconise Keynes ? De soutenir la demande, car d’après lui c’est elle qui entraîne la production, et non l’inverse. Il renverse ainsi la logique classique à l’œuvre depuis la révolution industrielle. En période de sous-activité, la dépense publique est précieuse selon Keynes. L’Etat achetant ou investissant passe commande au secteur privé, les entreprises voyant ainsi leur production à nouveau progressée, ceci générant à terme de nouvelles rentrées fiscales. Selon la théorie keynésienne, la dépense publique a un effet multiplicateur sur l’activité. L’économie est en effet impactée au-delà de la somme dépensée par les pouvoirs publics, selon le principe que les dépenses des uns font les revenus des autres, lesquels ensuite sont dépensés, dépenses qui a leur tout génèrent des revenus, etc…

Politiquement, la pratique keynésienne est souvent plébiscitée par les forces de gauche puisqu’il s’agit d’employer la puissance budgétaire pour soutenir la demande, donc au bénéfice du salariat. Cependant, en France elle a pu être engagée aussi bien par les socialistes, au début du mandat de François Mitterrand par exemple, que par la droite avant eux sous l’ère Giscard. Mais la poussée libérale du début des années 80 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne écarte l’influence keynésienne de la sphère du pouvoir. La pensée néolibérale s’empare des esprits. La déréglementation des marchés est à l’ordre du jour et bientôt la finance échappe aux Etats, jusqu’à ce qu’en 2007 le marché immobilier américain s’effondre, entraînant l’économie mondiale dans une nouvelle dépression. L’Etat américain cette fois-ci n’attend guère pour réagir. Le gouvernement fédéral met plusieurs centaines de milliards de dollars sur la table pour relancer l’activité économique. Cette intervention a porté ses fruits, le chômage aux Etats-Unis se situant aujourd’hui à des niveaux très bas après que la croissance économique soit revenue. L’Europe, elle, est à la peine en ce moment. Après la crise, elle a emprunté un chemin différent, celui de l’austérité. Paradoxalement, en période de grande difficulté les Etats-Unis emploient aisément des recettes qui d’ordinaire sont rejetées par le libéralisme économique dont ils sont les plus fidèles représentants. S’agissant de l’Europe, ce serait plutôt l’inverse. Peut-on pour autant conclure que les américains sont plus inspirés que les européens quant à l’emploi de la relance budgétaire ? Avec Keynes, on serait tenté de répondre que oui.

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Toutes les vérités économiques ne sont pas bonnes à dire ! Un commentaire du livre de Laurent Eloi, Nos mythologies économiques

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L’économie n’est pas une science « dure ». Elle n’a pas la force des mathématiques ou de la physique. C’est que son objet n’est pas la matière, ni le vivant, mais porte sur les relations entre les hommes pour ce qui est de leur commerce. Il n’y a donc pas de vérité en économie, mais des interprétations, des positionnements, des courants de pensée. L’économie décrit ce qui est et sert également à dire ce qui devrait être, tantôt positive, tantôt normative. La science économique est ainsi un espace intellectuel qui laisse place au champ des possibles, même si des prétentions à dire le vrai s’affichent ouvertement. Mais bien souvent celles-ci servent plus à justifier des corpus idéologiques qu’à fonder des paradigmes ou autres axiomes scientifiques. Sur ce sujet, dans son dernier ouvrage Nos mythologies économiques, Eloi Laurent, économiste à l’OFCE, déconstruit un peu à la manière de Roland Barthes quelques évidences qui empruntent plus à la mythologie qu’à la vérité. Il offre un éclairage sur toutes ces idées non pas reçues mais imposées dans le débat collectif sur fond de parti pris. Dans une première partie, il dissèque les thèses néolibérales les plus couramment employées et qui sont ancrées dans la pensée collective comme des réalités indépassables.

Le premier mythe passé au crible de Laurent Eloi concerne la relation entre l’Etat et les marchés, plus particulièrement la prétendue domination des milieux financiers sur l’action étatique. Cette idée fortement répandue justifie des renoncements, ou à tout le moins un ajustement des initiatives politiques aux impératifs économiques. Pourtant, comme le dit l’auteur, point de marché sans règle du jeu et sans confiance. Et il s’agit bien de l’Etat qui réglemente et qui garantit la justice entre les acteurs. Un marché ne peut exister par lui-même, il a besoin de force publique. Les déréglementations en cascade conduisent à sa perte, comme en témoigne la crise de 2007. Le laisser-faire a en effet autorisé des pratiques financières très risquées, mettant en péril tout le système économique. Ce n’est que parce que l’Etat est intervenu en prêtant et en apportant sa garantie aux places financières que celles-ci n’ont pas sombré en entraînant toute l’économie dans leur chute. Laurent Eloi l’écrit très bien. La problématique n’est pas de savoir s’il faut ou pas réglementer, mais comment le faire pour éviter que les règles ne profitent qu’à quelques-uns et ceci forcément au détriment de tous les autres.

L’auteur passe ensuite à la déconstruction du mythe qui accorde la primauté de la production sur la distribution des richesses. Autrement dit, toujours selon le courant néolibéral, il faudrait tout mettre en œuvre pour développer les capacités productives afin de générer de la richesse pour qu’ensuite celle-ci puisse être redistribuée. Ce sens unique, de la production à la redistribution, est au fondement des théories de l’offre qui justifient tous les efforts consentis en direction des entreprises. Ce n’est qu’une fois les bénéfices engendrés par les détenteurs de capital que les salariés peuvent disposer de la redistribution. « La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel ». Cet aphorisme de Roland Barthes, repris par Laurent Eloi au tout début de son livre, pourrait très bien illustrer le mythe dont il est question ici. Tout destiné à l’offre, c’est rejeter l’idée que la production a également besoin pour s’accomplir d’un environnement favorable, riche de ressources pas seulement financières, mais aussi et surtout humaines. L’éducation et la formation sont des formes de redistribution de richesses qui servent la production. C’est aussi la redistribution, et non la production, qui participe de la baisse des inégalités à condition qu’elle soit considérée comme une cause collective, et non pas uniquement justifiée par des enrichissements personnels.

Les finances publiques n’échappent pas non plus aux sirènes mythologiques. La pensée néolibérale a toujours prétendu qu’il est indispensable, au nom d’un principe qu’elle a elle-même établi et validé, que l’Etat soit géré comme une entreprise. Mais les néolibéraux oublient un peu rapidement que la puissance publique est animé par l’intérêt général, à contrario d’une entité dont l’objet est privé. L’Etat a en effet pour mission d’assurer la cohésion sociale au sein de la nation, ce qui représente un objectif bien différent que celui visant le profit pour servir des propriétaires. Comment peut-on dupliquer des impératifs de rendement financier à des contraintes publiques ? La rigueur budgétaire est certes nécessaire en matière de finances d’Etat, mais elle ne doit pas servir d’alibi pour appliquer un modèle privé au service de l’intérêt général. Ces prescriptions cachent bien souvent une intention de rendre marchand un peu plus l’espace public pour accroitre le champ des bénéfices. En outre, la dépense publique peut servir l’action politique afin d’enrayer les effets d’une crise économique, en générant un phénomène contra-cyclique grâce à l’investissement pour redynamiser la production nationale. N’oublions pas que les dépenses des uns font les revenus des autres, tout comme les politiques d’austérité peuvent prolonger le mouvement dépressionnaire d’une économie en berne.

Laurent Eloi termine sa première partie sur la mythologie néolibérale avec la question de la durée du temps de travail. Que de choses n’ont pas été dites sur le sujet. Le temps de travail est un thème qui cristallise le débat économique, avec selon les positions adoptées des conséquences politiques et sociales. Pour l’auteur, la diminution du temps de travail est une manifestation du progrès social. Son augmentation par contre sans contrepartie financière est une régression. Une baisse de la durée du temps de travail peut également ne pas entraver la compétitivité de l’économie si les gains de productivité sont suffisants pour compenser le renchérissement du facteur travail.

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Quand la Chine investit les Etats-Unis et l’Europe

La Chine en Europe et aux Etats-Unis

L’entrée du constructeur automobile chinois Dongfeng au capital de PSA Peugeot Citroën en 2014 a fait grand bruit en France, cette opération traduisant le poids pris par la Chine depuis ces dernières années sur le plan de la stratégie économique. En effet, Dongfeng a pris des actions de PSA pour être aux commandes, conjointement avec l’Etat et la famille Peugeot, d’un des fleurons de l’industrie française. D’une façon générale, les investisseurs chinois ont fait du chemin, devenant aujourd’hui des partenaires de référence dans les milieux industriels. Loin de là désormais l’idée, certes un peu déformée, d’une Chine pillant les savoirs-faires en Europe pour fabriquer à bon marché des produits plébiscités par les consommateurs européens. Pour autant, dès lors que l’on parle d’investissements chinois en Europe, très souvent et rapidement vient l’image de l’Empire du Milieu envahissant le Vieux-Continent à grands coups de capitaux, prenant possession du patrimoine européen au détriment de la culture continentale.

La Chine a gagné sa puissance financière grâce à ses usines aux coûts de production faibles. S’ouvrant au commerce international, elle est vite devenue l’atelier du monde pour les produits manufacturés grâce à sa main d’œuvre bon marché. Bon nombre de grandes entreprises américaines et européennes ont vu l’opportunité d’employer cette capacité de production peu onéreuse comparativement à leurs charges salariales. Elles ont pensé aussi qu’en faisant fabriquer sur le sol chinois, elles pourraient plus facilement pénétrer un marché gigantesque compte tenu de la taille de la population locale. Ces entreprises se sont trompées. La Chine a certes fabriqué pour leur compte mais elle ne leur a pas laissé la possibilité de s’installer comme elle le souhaitait. Le modèle économique chinois a la particularité d’être ultra-libéralisé tout en étant commandé par une force politique omniprésente, le parti communiste. Ce modèle lui réussit pour l’instant. La Chine a encaissé des sommes considérables en produisant pour les autres, a acquis au passage des savoirs faires, dispose de réserves de devises astronomiques. Tant que cet argent servait à financer l’endettement public des pays occidentaux, aux Etats-Unis et en Europe, chacun y retrouvait son compte des deux côtés de l’Atlantique. La Chine continuait à produire à bas coût, américains et européens profitaient de cette production à bon marché tout en payant leur bailleur de fonds qui plus tard financerait leur dette. Le circuit financier était ainsi bouclé et chacun tirait profit de l’autre. Mais depuis la crise financière de 2007, les taux d’intérêts se sont effondrés pour atteindre des niveaux historiquement bas, voire à se situer en terrain négatif. Les investisseurs chinois ne retrouvent guère plus leur compte aujourd’hui lorsqu’ils prêtent aux Etats-Unis et à l’Europe. En outre, la Chine commence à payer le prix de son succès industriel. Les salaires progressant, l’économie chinoise devient de moins en moins compétitive par rapport à d’autres pays dits émergents. Socialement, une classe moyenne est également en train d’émerger dans les grandes villes chinoises, et celle-ci exprime des besoins qui vont au-delà de produits manufacturés de base.

Désormais, la Chine fait plus que prêter au reste du monde. Elle investit, elle devient propriétaire. Cette propriété lui donne donc des droits qu’elle peut exercer au-delà de ses frontières. L’économie chinoise était et est restée très exigeante à l’égard des entreprises cherchant à s’installer sur son sol, contraignant celles-ci à des réglementations locales proches d’une forme de protectionnisme. Maintenant que les investissements directs à l’étranger en provenance de Chine ne cessent d’augmenter, comme en Europe, c’est un nouveau rapport qui va devoir s’établir dans les prochaines années, avec probablement des impacts sur la façon de gouverner les entreprises. La dimension culturelle prendra une part de plus en plus importante dans les relations d’affaires entre la Chine et le reste du monde, avec entre autres l’import de méthode chinoise de management. Ce seront là des changements autrement plus conséquents et délicats que ceux induits par de simples mouvements de capitaux.

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