SOS Fantômes contre les banques parallèles

Shadow banking

Le shadow banking qui caractérise le monde des banques dites parallèles, est un sujet particulier du débat économique compte tenu du caractère fantomatique qu’on lui prête volontiers et qui n’exclut pas nombre d’extrapolations proches du fantasme. Il repose pourtant sur des techniques bien réels de financement et suffisamment structurantes pour la constitution d’un circuit financier distinct des banques traditionnelles. En outre, les sommes en jeu n’empruntent rien à l’imaginaire, représentant environ 80 000 milliards de dollars d’actifs financiers. Le shadow banking n’est donc pas un épiphénomène, il s’est fortement développé ces dernières années pour devenir une composante à part entière de la finance mondiale.

Le shadow banking  par nature est difficile à cerner. Il concerne cependant pour l’essentiel les Fonds Communes de Titrisation (FCT). Pour bien comprendre le shadow banking, il est impératif de savoir ce qui le nourrit : la titrisation. Elle est une technique financière permettant à un établissement bancaire de vendre des crédits à une entité créée pour l’occasion, le FCT, laquelle émettra des titres qui seront souscrits par des investisseurs généralement institutionnels, comme les compagnies d’assurance. Les souscriptions versées au FCT lui permettent ainsi de payer les crédits cédés par la banque, cette dernière récupérant donc des liquidités. Autrement dit, l’établissement bancaire octroie le crédit à son client et le FCT en devient finalement le prêteur. L’intérêt de ce montage pour la banque est de lui permettre de produire du crédit tout en disposant très vite des liquidités représentatives de cette production, sans attendre plusieurs années avant que les clients aient remboursé l’argent emprunté. En outre, en cédant ses créances, la banque transfère le risque de crédit vers le FCT et se trouve dès lors moins contrainte en termes d’exigences de fonds propres imposées par les règles en vigueur.

La titrisation était à l’origine une technique parmi d’autres à disposition du secteur bancaire pour l’optimisation des activités. Mais avec l’accroissement des normes prudentielles, elle s’est intensifiée, jusqu’à générer un nouveau modèle de financement de l’économie. La titrisation a dépassé sa condition d’accessoire financier à la gestion d’un stock de prêts, pour devenir une phase à part entière du process de production des crédits. En octroyant un prêt, l’établissement bancaire sait déjà qu’il sera logé dans un fonds dédié pour le recevoir. Les FCT ne sont plus seulement une possibilité de placement de l’épargne et un procédé de mutualisation des risques de crédit pour les établissements bancaires. Ils participent indirectement à la création monétaire des banques, donc impactent plus sensiblement l’économie en constituant un circuit parallèle de financement.

Le shadow banking en soi n’est pas un problème. C’est la façon dont il est traité réglementairement qui pose question. Car en effet, les FCT ne sont pas soumis aux obligations prudentielles des  établissements bancaires bien qu’ils se soient transformés en quasi-banque. Rappelons que les contraintes de fonds propres appliquées aux entreprises bancaires sont avant tout destinées à la protection des épargnants car ce sont leurs dépôts qui servent à financer la production de crédits. Mais si ces derniers se retrouvent comptabilisés au bilan d’une entité appartenant au shadow banking, les épargnants perdent en quelque sorte leur protection. Le risque de crédit produit avec leur épargne échappera, avec la titrisation, à l’obligation pour la banque qui l’a généré de détenir un niveau minimal de fonds propres faisant office d’une certaine garantie en cas de perte.

Eu égard les sommes en jeu et compte tenu que la titrisation entraîne dorénavant plus de dispersion des risques que leur mutualisation, il est urgent que la chaîne réglementaire aille jusqu’au bout de tous les processus de financement de l’économie, en intégrant le shadow banking. Les règles existent aussi pour lever les voiles.

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La folie des banques centrales, un livre de Patrick Artus et Marie-Paule Virard

La folie des banques centrales

Le dernier ouvrage de Patrick Artus écrit conjointement avec Marie-Paule Virard, journaliste économique, est intéressant à plus d’un titre. En dressant les risques inhérents à la politique monétaire telle que pratiquée actuellement en Europe et aux Etats-Unis, on en apprend un peu plus et concrètement sur le fonctionnement d’une économie financière parfois bien hermétique aux communs des mortels. Ensuite, les auteurs ne tombent pas dans un catastrophisme financier à tous crins, en proposant des alternatives aux actions engagées à ce jour par les banques centrales. Car disons le tout de suite, la politique monétaire expansionniste qui inonde de liquidités le circuit économique est une aberration pour les deux économistes. Premièrement, elle est sans effet sur l’économie dite réelle. La croissance économique est et reste atone dans bon nombre de pays. Il ne suffit pas d’injecter massivement de la monnaie pour que la demande globale s’accroisse et avec elle, que l’activité redémarre. Mais le pire pour les auteurs, c’est que ces liquidités sans emploi dans l’économie réelle sont sources de bulles dans la sphère financière. Plus d’argent sur les marchés financiers induit plus d’investissements, donc plus de prise de risques et des effets volumes concentrés. Autrement dit, les marchés actions et obligations aujourd’hui se portent bien car gonflés artificiellement. Mais jusque quand ? La sphère financière ne risque-t-elle pas de s’emballer ? Les bulles se créent avec la concentration des risques, laquelle est favorisée par des anticipations auto réalisatrices, mais aussi avec les moyens financiers qu’on leur donne pour exister, à savoir toujours plus de liquidités. Pour Artus et Virard, la politique de taux historiquement bas et les plans d’assouplissements monétaires nourrissent les bulles d’aujourd’hui dont l’éclatement demain provoquera des crises. La trappe à liquidités, comme la qualifiait Keynes en son temps, serait devenue un péril, surtout à notre époque où les nouvelles technologies et la dérégulation des marchés financiers permettent une mobilité toujours accrue des capitaux.

Les auteurs livrent également une réflexion sur le rapport entre les banques centrales et le pouvoir. La politique monétaire est indépendante, mais ne l’est-elle pas trop aujourd’hui, telle est implicitement la question posée dans le livre ? Lorsque toutes les anticipations et les décisions économiques se construisent sur la base des déclarations des banquiers centraux, voire des rumeurs à propos des orientations monétaires, le pouvoir politique apparaît isolé et sans prise sur mouvements macroéconomiques. Pourtant, c’est bien ce pouvoir qui a été choisi démocratiquement, alors que les banquiers centraux et leurs collaborateurs ne sont pas des représentants élus. Ensuite, les injections massives de liquidités qui profitent surtout à la sphère financière sont une source d’inégalités. En effet, les marchés actions et obligataires sont tirés à la hausse, mais seuls les épargnants aux revenus confortables en profitent réellement. Les ménages financièrement plus modestes sont bien souvent titulaires de compte épargne classique dont les rendements sont très faibles au égard le niveau très bas des taux d’intérêt et d’une inflation quasi nulle. Enfin, Artus et Virad nous font part d’une autre inquiétude à propos de la situation monétaire internationale. Offrir massivement de la monnaie impacte la valeur de la monnaie, laquelle alors se déprécie. On sait que les dépréciations monétaires, se prolongeant, créent des tensions entre les États au sein du commerce mondial. Les deux économistes n’hésitent pas à brandir la menace d’une nouvelle guerre des monnaies dont les banques centrales américaine et européenne en seraient les acteurs involontaires.

Les auteurs ne s’arrêtent pas aux constats, ils proposent. Selon eux, les banques centrales doivent réviser leur perception de l’inflation, en distinguant d’un côté les actifs financiers, de l’autre les biens et services. Pour les premiers, nous nous trouvons dans une phase fortement inflationniste qu’il faut maîtriser. Pour les seconds, un objectif d’inflation est à déterminer en corrélation avec la croissance du PIB que l’on souhaite atteindre. Le statut des banques centrales doit également être rénové, sur base d’un contrôle démocratique plus étroit et avec plus de coordination entre les hautes autorités monétaires à l’échelle internationale. Plus de politique donc pour que les banquiers centraux ne fassent pas éclater la planète financière.

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Décryptage du lobby bancaire avec le livre de Jézabel Couppey-Soubeyran, Blabla Banque, Le discours de l’inaction

Blabla Banque et le lobby bancaire

Dix ans bientôt après la crise bancaire de 2007, force est de constater que les intentions de réguler le système bancaire se sont dissipées sans effet. Il y a eu certes des volontés politiques mais celles-ci sont restées dans les discours. Est-ce parce que les acteurs concernés, banquiers en tête, n’ont rien compris à la crise qui les a secoués ? Certainement pas, bien au contraire. C’est justement certaines failles du système bancaire révélées par les secousses financières et économiques de 2007 et 2008 que les grandes banques et leurs représentants cherchent à faire taire. Il existe ainsi aujourd’hui un discours des banquiers destiné à éviter à tout prix toute forme de contrainte réglementaire d’ampleur les concernant. L’ouvrage de Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences à l’Université Paris I, intitulé « Blabla Banque, Le discours de l’inaction », est intéressant à ce titre, s’agissant d’une déconstruction de la rhétorique bancaire. L’auteure met en évidence les stratégies du lobby bancaire pour influencer les choix politiques.

La réglementation est brandie comme un frein à la croissance économique par des banques bien plus menaçantes que prévenantes sur le sujet. En effet, le secteur bancaire prétexte un rationnement fort du crédit pesant sur l’investissement, donc sur l’activité future, compte tenu de coûts plus élevés liés à une réglementation prudentielle plus forte. Les banques acceptent mal que leur soit imposée une plus grande sécurité par le bais des exigences croissantes de fonds propres. Il s’agit ici, selon l’auteure, de l’emploi d’une technique argumentaire classique : le remède serait pire que le mal. Le  lobby bancaire sait également mettre en scène tel ou tel ajustement réglementaire en le qualifiant d’inutile, s’appuyant sur des prétendues lois du marché s’accommodant fort mal avec toute forme d’interventionnisme. Rien de mieux donc pour maintenir le statu quo que de faire d’une évolution la source d’une angoisse ou d’un mépris. Le conservatisme est le crédo du lobby bancaire puisqu’il s’agit de préserver une position dominante. Les leçons de la crise financière ont été très bien apprises puis retenues. La finance dans son ensemble a pris une ampleur considérable dans le champ économique qu’elle ne veut pas perdre. Son omniprésence, nous explique l’auteure, n’en est pas moins improductive pour l’économie réelle, en captant toujours plus de richesse créée sans impact  sur la production globale. En outre, la financiarisation sans limite de l’économie génère des mastodontes bancaires représentant finalement des risques systémiques dangereux pour tout le monde.

Une fois le discours du lobby bancaire déconstruit, Jézabel Couppey-Soubeyran émet des idées pour que les choses changent. Selon elle, il faudrait déjà accorder plus de poids aux superviseurs, notamment avec des rémunérations attractives pour que la surveillance bancaire ne soit plus le parent pauvre du secteur financier, pour attirer entre autres les jeunes talents. Il conviendrait également d’accorder au régulateur la capacité d’orienter l’activité des banques vers le financement des crédits. Les établissements bancaires n’ont pas l’excuse d’un assèchement de leurs liquidités puisque la banque centrale a rarement été aussi généreuse en la matière. Les liquidités abondent aujourd’hui en Europe, mais elles servent trop peu la production, donc l’emploi. La politique monétaire expansionniste mise en œuvre bénéficie quasi-exclusivement aux marchés financiers et immobiliers. En d’autres termes, la finance aujourd’hui s’autoalimente avec la banque centrale, comme si elle se coupait encore un peu plus de l’économie réelle. On comprend alors avec Jézabel Couppey-Soubeyran que la régulation du secteur bancaire est le passage obligé pour que la finance soit à nouveau au service de l’économie, et non plus un espace protégé dont bénéfice quelques-uns au détriment du plus grand nombre.

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Amende record pour Deutsche Bank, ou quand la justice américaine fait trembler l’Europe financière

Deutsche Bank et l'amende record avec la justice américaine

Deutsche Bank est dans la tourmente. Après des résultats mitigés concernant les tests menés dernièrement par l’Autorité Bancaire Européenne sur la solidité des principaux établissements bancaires en Europe, la célèbre banque allemande est aujourd’hui poursuivie par la justice américaine. Celle-ci lui reproche son rôle dans la crise des subprimes et elle pourrait lui faire payer cher, très cher ! Les premières informations font état d’une amende de 14 milliards de dollars qui serait potentiellement réclamée par la justice américaine. Même si ce montant n’est pas définitif et à priori revu à la baisse une fois les négociations engagées entre les parties, le coup est très dur pour Deutsche Bank. La justice américaine en effet n’est peut-être pas prête à des concessions majeures. On se souvient que récemment BNP Paribas a fait les frais d’une intransigeance des autorités américaines à l’égard des mastodontes financiers dont le comportement est reconnu douteux.  L’amende s’est élevée à près de 9 milliards de dollars, un record pour un établissement européen que pourrait bien dépasser Deutsche Bank.

Les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas réagi de la même façon à la crise financière de 2007 parce que ses effets n’ont pas été les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, c’est le citoyen américain qui personnellement a été la victime d’un système spéculatif, alors qu’en Europe ce sont les contribuables dans leur ensemble qui ont mis à contribution pour solder les pertes bancaires. C’est là certainement la raison principale qui explique des réponses différentes à la crise entre les Etats-Unis et l’Europe. Les premiers se sont engagés à sanctionner individuellement les établissements responsables, marquant ainsi au fer rouge les banques peu scrupuleuses pour que le citoyen américain personnellement touché ait conscience que justice ait été faite. Les instances européennes quant à elles ont abordé la responsabilité des banques sous un angle plus collectif afin que le contribuable n’ait plus à mettre la main à la poche dès lors que le système bancaire est en sérieuse difficulté. L’union bancaire créée dernièrement et le système de supervision des banques mis en œuvre depuis visent à encadrer l’exercice du métier de banquier, à prévoir également les dispositifs de sauvegarde des banques sans que les Etats à l’avenir soient appelés au sauvetage des établissements en perdition. La flambée des dettes souveraines en Europe à partir de 2010 est passée par là…

Deutsche Bank a contribué à l’emballement spéculatif d’une partie de la finance internationale, en vendant massivement des produits très risqués sans en informer les investisseurs. Pire, Deutsche Bank dans le même temps prenait des positions financières à l’inverse de ce qu’elle conseillait à ses clients, anticipant que le marché immobilier américain sous-jacent des montages financiers et des titrisations en série s’effondrerait. Ne renversons donc pas les rôles. Deutsche Bank n’est pas la victime d’une justice américaine par trop vengeresse. Sa responsabilité est forte dans le désastre financier qui a touché l’économie mondiale. Pour autant, faut-il sanctionner une entreprise jusqu’à la mettre en danger ? Dans le cas de Deutsche Bank, c’est bien la survie de l’établissement qui est en jeu selon la décision qui sera rendue par les autorités américaines. Si la banque devait être condamnée à verser plus de 10 milliards de dollars, elle se trouverait dans l’obligation de se recapitaliser, donc de demander à ses actionnaires de remettre la main à la poche. Pas sûr que les investisseurs l’entendent de cette oreille. L’affaire reviendrait alors sur le terrain politique car Deutsche Bank, en plus d’être un acteur majeur de l’économie allemande, est un établissement de nature systémique. Sa perte entraînerait l’ensemble du système bancaire dans de sérieuses difficultés. Autrement dit, l’Europe financière voit son sort en partie suspendu au verdict de la justice américaine. On ose espère que la récente amende infligée par la Commission européenne à Apple, pour un montant de 13 milliards d’euros, n’interféra pas dans l’affaire qui oppose Deutsche Bank et les autorités judiciaires des Etats-Unis.

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