La dynamique des inégalités expliquée par Thomas Piketty

La mécanique des inégalités

Les inégalités sous-entendent la représentation que l’on se fait de la justice. Une inégalité en soi n’est pas une mauvaise chose. Elle le devient quand elle est injuste. Penser que toute inégalité serait à éradiquer reviendrait à tomber dans un égalitarisme dangereux…

Thomas Piketty nous apprend, dans son essai Le capital au XXIe siècle, que depuis les années 1970 la répartition des richesses s’est transformée, avec une concentration des patrimoines qui profite aux revenus du capital. Ceux-ci ont retrouvé les niveaux qu’ils avaient atteints à la fin du XIXème siècle, début XXe, avant d’être érodés par les grands chocs politiques et économiques de la première moitié du siècle dernier. Ainsi, la question d’une croissance équitable est à remettre au centre du débat. Faut-il croire qu’elle puisse sur le long terme être équilibrée, et si oui quelles sont les conditions de cette équilibre ? La pensée économique ne doit pas se soustraire à ce type de questionnement essentiel, en se perdant notamment dans des réflexions stériles car trop abstraites, se complaisant dans un certain académisme bien trop distant du réel.

Les inégalités sont un sujet primordial puisque s’y jouent les rapports existants au sein d’une société. Le débat n’est donc pas uniquement économique, il est aussi et surtout social. Le phénomène des inégalités est donc à étudier pour former ensuite un projet politique visant à les réduire. On combat mieux ce que l’in connaît ! Thomas Piketty, dans son livre, décrit la dynamique à l’œuvre en matière de répartition des richesses, laquelle selon lui prend sa source en deux points : le patrimoine et le revenu. Sa réflexion, il l’entreprend à partir de données fiscales qui permettent de disposer d’une perspective à long terme. On comprend ainsi que la fiscalité n’est pas seulement vouée à la collecte de l’impôt. Elle se caractérise aussi par une dimension historique qui sert la transparence démocratique. Elle nous renseigne entre autres sur le poids de l’héritage dans le capital global etg son évolution dans le temps, distinction importante car les inégalités patrimoniales sont différentes selon qu’elles résultent de la succession ou de l’épargne acquise grâce au travail.

Pour Thomas Piketty, les inégalités ne sont pas naturelles mais historiques. La fatalité ou toute autre nécessité ne commande pas la répartition des richesses, laquelle d’ailleurs a pu profiter aussi bien au capital qu’au revenu. Sur un plan structurel, des forces sont à l’œuvre, générant des mouvements de convergence, ou de divergence, entre capital et revenu pour recevoir les fruits de la croissance. D’après l’auteur, la convergence est possible grâce à la diffusion des connaissances et à l’investissement dans la formation. La croissance des savoirs est riche d’avenir. Elle permet d’améliorer la productivité, donc les revenus futurs du travail. Ce dessein vertueux n’a cependant rien de spontané. La politique est nécessaire pour l’initier, avec des actions dirigées vers l’éducation et le développement des qualifications au profit des salariés.

A l’inverse, une faible progression de l’activité productive et une hausse des taux de rendement du capital tendent à une plus grande concentration du capital, donc à plus d’inégalités tant au niveau du patrimoine que du revenu. On constate par ailleurs que le décrochage toujours plus élevé des hautes rémunérations par rapport aux salaires moyens et médians entretient une spirale inégalitaire. Aux Etats-Unis, le décile supérieur en matière de rémunération représente aujourd’hui 45% à 50% du revenu national, soit le retour à des proportions équivalentes à celles des années 1910 et 1920 après que cette part ait diminué sensiblement durant les Trente Glorieuses, s’établissant alors autour de 30 à 35%. Schématiquement, cette évolution est représentée par une courbe en forme de U, tout comme l’est le rapport entre capital et revenu. En effet, fin XIXème siècle, début XXe, le patrimoine total représentait 6 à 7 années de revenu national, puis 2 à 3 années après la première guerre mondiale, pour à partir des années 1970 correspondre à 5 et 6 années de revenu.

La différence entre le taux de rendement du capital et le taux de croissance économique est donc essentielle pour l’analyse des inégalités. Si le premier est plus élevé que le second, et si l’écart entre les deux se confirme et perdure, les inégalités patrimoniales seront croissantes et celles du revenu avec. L’économie dans son ensemble sera plus fortement empreinte du passé avec un capital qui s’entretient grâce aux successions, ce qui n’est pas sans affaiblir tout système démocratique dont l’un des fondements repose sur la méritocratie. Thomas Piketty nous dit qu’à propos de l’écart entre rendement du capital et croissance de la production, ceci n’est nullement une imperfection de marché mais résulterait plutôt de son efficience. Ainsi, même si l’économie de marché autorise la liberté d’entreprendre, protège la propriété, confère à chacun les mêmes droits, elle n’est pas spontanément garante d’une société plus juste.

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Quand la machine à produire de l’inégalité est en marche

Les inégalités entre capital et travail

Le débat sur la répartition des revenus entre le capital et le travail amène à se questionner sur la juste rétribution des facteurs de production. A ce titre, Thomas Piketty, économiste français auteur de l’essai Le Capital au XXIe siècle, n’imagine pas que les profits réalisés par les entreprises soient distribués en totalité au capital. Mais il ne dit pas que seul le travail doit bénéficier des revenus. La production a en effet tout autant besoin de capital que de travail, et les revenus sont destinés à les récompenser l’un et l’autre. La question n’est donc pas d’opposer capital et travail. Il s’agit plutôt d’établir un partage des revenus qui à la fois satisfassent les conditions d’un développement futur, les revenus d’aujourd’hui appelant les profits de demain, et soit juste socialement. Toute la difficulté se trouve dans cette conciliation entre optimum économique et justice.

Thomas Piketty explique que, contrairement à une idée reçue, le partage des revenus entre capital et travail n’est pas stable dans le temps. Il varie en fonction des évènements politiques. Il serait donc faux de penser que le rapport entre les facteurs de production et ce qu’ils rapportent est immuable. Aucune loi économique ne fige les choses. Les chocs politiques et économiques de la première moitié du XXème siècle ont réduit sensiblement le poids du capital dans les revenus. C’est seulement à partir de la fin des années 70, début des années 80, avec les politiques libérales anglo-saxonnes puis avec l’effondrement du bloc soviétique, que les capitaux retrouvent des taux de rendement élevés.

Après les Trente Glorieuses, la dynamique de concentration des patrimoines comme celle à l’œuvre à la fin du XIXe siècle se rétablit. Elle est entretenue par la progression des rendements capitalistiques dans un environnement de croissance économique faible. Les mouvements de dérégulation contribuent également à une plus grande liberté de circulation des capitaux à l’échelle de la planète. Le poids du capital dans la production devient ainsi plus élevé, d’où une plus grande attribution des revenus au détriment du travail. La machine à produire de l’inégalité est en marché et elle fonctionne aujourd’hui à plein régime. Un rapport de l’ONG Oxfam publié en 2016 nous dit qu’aujourd’hui 1% des plus riches possèdent la moitié de la planète…

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La folie des banques centrales, un livre de Patrick Artus et Marie-Paule Virard

La folie des banques centrales

Le dernier ouvrage de Patrick Artus écrit conjointement avec Marie-Paule Virard, journaliste économique, est intéressant à plus d’un titre. En dressant les risques inhérents à la politique monétaire telle que pratiquée actuellement en Europe et aux Etats-Unis, on en apprend un peu plus et concrètement sur le fonctionnement d’une économie financière parfois bien hermétique aux communs des mortels. Ensuite, les auteurs ne tombent pas dans un catastrophisme financier à tous crins, en proposant des alternatives aux actions engagées à ce jour par les banques centrales. Car disons le tout de suite, la politique monétaire expansionniste qui inonde de liquidités le circuit économique est une aberration pour les deux économistes. Premièrement, elle est sans effet sur l’économie dite réelle. La croissance économique est et reste atone dans bon nombre de pays. Il ne suffit pas d’injecter massivement de la monnaie pour que la demande globale s’accroisse et avec elle, que l’activité redémarre. Mais le pire pour les auteurs, c’est que ces liquidités sans emploi dans l’économie réelle sont sources de bulles dans la sphère financière. Plus d’argent sur les marchés financiers induit plus d’investissements, donc plus de prise de risques et des effets volumes concentrés. Autrement dit, les marchés actions et obligations aujourd’hui se portent bien car gonflés artificiellement. Mais jusque quand ? La sphère financière ne risque-t-elle pas de s’emballer ? Les bulles se créent avec la concentration des risques, laquelle est favorisée par des anticipations auto réalisatrices, mais aussi avec les moyens financiers qu’on leur donne pour exister, à savoir toujours plus de liquidités. Pour Artus et Virard, la politique de taux historiquement bas et les plans d’assouplissements monétaires nourrissent les bulles d’aujourd’hui dont l’éclatement demain provoquera des crises. La trappe à liquidités, comme la qualifiait Keynes en son temps, serait devenue un péril, surtout à notre époque où les nouvelles technologies et la dérégulation des marchés financiers permettent une mobilité toujours accrue des capitaux.

Les auteurs livrent également une réflexion sur le rapport entre les banques centrales et le pouvoir. La politique monétaire est indépendante, mais ne l’est-elle pas trop aujourd’hui, telle est implicitement la question posée dans le livre ? Lorsque toutes les anticipations et les décisions économiques se construisent sur la base des déclarations des banquiers centraux, voire des rumeurs à propos des orientations monétaires, le pouvoir politique apparaît isolé et sans prise sur mouvements macroéconomiques. Pourtant, c’est bien ce pouvoir qui a été choisi démocratiquement, alors que les banquiers centraux et leurs collaborateurs ne sont pas des représentants élus. Ensuite, les injections massives de liquidités qui profitent surtout à la sphère financière sont une source d’inégalités. En effet, les marchés actions et obligataires sont tirés à la hausse, mais seuls les épargnants aux revenus confortables en profitent réellement. Les ménages financièrement plus modestes sont bien souvent titulaires de compte épargne classique dont les rendements sont très faibles au égard le niveau très bas des taux d’intérêt et d’une inflation quasi nulle. Enfin, Artus et Virad nous font part d’une autre inquiétude à propos de la situation monétaire internationale. Offrir massivement de la monnaie impacte la valeur de la monnaie, laquelle alors se déprécie. On sait que les dépréciations monétaires, se prolongeant, créent des tensions entre les États au sein du commerce mondial. Les deux économistes n’hésitent pas à brandir la menace d’une nouvelle guerre des monnaies dont les banques centrales américaine et européenne en seraient les acteurs involontaires.

Les auteurs ne s’arrêtent pas aux constats, ils proposent. Selon eux, les banques centrales doivent réviser leur perception de l’inflation, en distinguant d’un côté les actifs financiers, de l’autre les biens et services. Pour les premiers, nous nous trouvons dans une phase fortement inflationniste qu’il faut maîtriser. Pour les seconds, un objectif d’inflation est à déterminer en corrélation avec la croissance du PIB que l’on souhaite atteindre. Le statut des banques centrales doit également être rénové, sur base d’un contrôle démocratique plus étroit et avec plus de coordination entre les hautes autorités monétaires à l’échelle internationale. Plus de politique donc pour que les banquiers centraux ne fassent pas éclater la planète financière.

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Le monde est clos et le désir infini, un livre de Daniel Cohen

Le monde est clos et le désir infini

Nous vivons aujourd’hui une période de l’histoire économique sans comparaison avec les précédentes, telle est le constat développé par Daniel Cohen dans son dernier ouvrage, Le monde est clos et le désir infini. Nous sommes en effet dans l’ère de la croissance nulle alors que dans le même temps, nous vivons et participons à une révolution majeure, celle du numérique. Les nouvelles technologies ne cessent de progresser et sont devenues omniprésentes dans notre quotidien. Pourtant rien n’y fait. Même si nous sommes capables de produire toujours plus avec moins de moyens des produits et des services qui évoluent techniquement à une rapidité croissante, l’activité économique des pays riches est entrée dans la morosité sans signe d’une sortie probable et prochaine. Daniel Cohen nous dit que la croissance économique, apparue véritablement il y a deux siècles, sous l’impulsion des révolutions tant politiques qu’industrielles, n’a fait que s’essouffler jusqu’à nos jours pour s’épuiser. La croissance n’est plus…et cependant le désir demeure. L’homme est ainsi fait qu’il a toujours des besoins. Le problème, c’est que ces besoins sont relatifs. Il y a toujours pour quiconque l’exemple de faire mieux, d’avoir plus que son voisin. La richesse n’a rien d’absolu, elle s’apprécie par rapport aux autres. Tant que la croissance économique était installée comme un horizon perpétuel, cette quête de la satisfaction du besoin trouvait une issue possible et plausible. Mais dès lors que la crise économique s’installe durablement jusqu’à devenir la norme, une fois qu’il est admis que l’économie ne progressera plus jamais comme avant, la défiance, voire l’angoisse, s’installe puisque le besoin n’a plus la croissance pour être satisfait et ainsi disparaître.

La société bien évidemment est impactée par le nouveau paradigme économique décrit par Daniel Cohen. Celui-ci nous explique à ce propos que le marché du travail s’en trouve transformé. Paradoxalement, ce ne sont pas les postes les moins qualifiés qui sont les plus touchés par les évolutions numériques, mais les emplois dits intermédiaires, ceux dont les tâches sont plus facilement automatisables et intégrables dans un environnement tout informatisé. Ensuite, le progrès technologique induit une hausse des inégalités salariales car le fossé se creuse entre ceux qui sont à l’origine et qui maîtrisent les nouvelles technologies, et les autres qui n’y participent pas et se trouvent plus à en subir les effets. L’innovation certes repousse les limites de la croissance économique, mais aujourd’hui elle a un coût : l’augmentation des inégalités dans les pays riches. S’agissant des économies émergentes, Cohen fait le constat que leur développement économique tend vers une réduction globale de la pauvreté. Mais là-aussi, cela n’est pas sans coûter, ici sur un plan écologique. On ne peut pourtant pas condamner la volonté des pays émergents à progresser économiquement. Globalement, les populations concernées en tirent un bénéfice, avec un accroissement de leur niveau de vie.

Le besoin, que l’économie soit riche ou émergente, est partout un moteur. Il n’y pas de fin au désir. On peut toujours vouloir plus, ce qui est le cas, surtout sur matériellement. Keynes en son temps pensait que la productivité croissante nous libèrerait des préoccupations matérielles et ainsi pourrions-nous nous consacrer à des activités exclusivement spirituelles, moins épuisantes pour la planète et pour les hommes. Force est de constater qu’il avait tort, conclusion que l’on peut aisément formuler avec Daniel Cohen. Celui-ci pourtant ne désespère pas tout en restant lucide. Il reconnaît à la croissance économique une nécessité culturelle qui fait la civilisation. Cette croissance doit exister, mais atteinte et vécue différemment, en renonçant au primat de la quantité avec  l’accumulation du capital, pour plus de qualité.

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De l’audace pour la mise en place du revenu universel

Revenu universel

La crise économique qui perdure et le chômage de masse qui s’est installé depuis une trentaine d’années ont relancé le concept d’un revenu universel en France, soit une somme versée à tout individu sans condition de ressource, ni réalisation d’une quelconque prestation. Cette idée n’est pas neuve mais elle a retrouvé une certaine fraicheur après des décennies productivistes marquées par le plein-emploi. D’actualité ou pas, le revenu universel n’en suscite pas moins beaucoup de débat aujourd’hui comme hier, le fantasme n’étant jamais très loin d’une véritable réflexion sur le sujet. Ses détracteurs le voient au mieux comme relevant d’une utopie à jamais prisonnière de son état, au pire comme une menace pour l’équilibre de notre société fondée sur le travail. Ses partisans à l’inverse l’envisagent en tant que nouveau modèle pour succéder à un Etat-providence à bout de souffle.

Le revenu universel ne laisse donc pas indifférent puisque sa mise en œuvre est de nature à réformer profondément nos modes d’organisation sociale. Il nécessite tout d’abord de réviser notre rapport au travail puisque le salaire se trouverait en quelque sorte concurrencer par un revenu sans condition. Cette révision est une difficulté de fond car elle touche aux valeurs. Est-il admissible de recevoir de l’argent sans rien faire ? La question ainsi posée est certes très prosaïque mais la réponse peut être le ressort pour que le revenu universel devienne effectif. Répondre par l’affirmative ne conduirait-il pas pour autant à encourager la paresse, laquelle serait une atteinte à l’intérêt général en condamnant toute émulation nécessaire au progrès ? Avec le revenu universel, le risque ne serait-il pas de s’enfermer dans une société de plus en plus conservatrice faute de mouvement procuré avec le travail généralisé ? Ces interrogations peuvent sembler quelque peu provocatrices en prolongeant l’idée d’un homme naturellement paresseux et dont seule la contrainte financière pourrait extraire de son état naturel. Mais après tout, toutes les questions sont bonnes à poser dès lors qu’elles concernent un sujet essentiel…

La mise en place d’un revenu universel, en plus de bousculer la valeur travail, suppose de bouleverser l’ordre étatique. Quelle place en effet accorder à l’Etat si celui-ci rémunère tout le monde sans obligation ? Sur ce point, là-aussi le consensus n’est pas de mise. On peut trouver paradoxalement des libéraux comme Milton Friedman qui, répondant à la question, font la promotion du revenu universel. Mais cette adhésion repose avant tout sur le fait de considérer le versement sans condition d’une somme à chacun comme un moyen indispensable à une société avec moins d’Etat. Ainsi, tout individu bénéficiant d’un pécule reçu automatiquement chaque mois aurait ensuite à sa charge tous frais le concernant, y compris ceux qu’il peut ne pas payer aujourd’hui, notamment en matière d’éducation et de santé. En d’autres termes, le revenu d’Etat permettrait de tout privatiser, la puissance étatique se concentrant sur les fonctions régaliennes. A l’inverse, il est possible de penser que l’Etat allouant un revenu à tout le monde, le salaire devienne un complément pour vivre, ceci traduisant une nationalisation du pouvoir d’achat, donc de l’économie.

Se pose enfin la problématique du financement du revenu universel. Son principe oblige à renverser l’ordre existant en matière de prestations sociales. En effet, la protection actuelle est financée par un mécanisme de redistribution des richesses, lesquelles sont produites avec le travail. Il s’agit avant tout d’un régime d’indemnisation au bénéfice de celles et ceux qui n’ont plus accès à l’emploi, dans le cas de la maladie, du chômage, de la retraite. Le revenu universel par contre ne serait pas adossé à la création de richesses puisqu’il n’y contribue pas. Comment dès lors le financer ? Certainement avec une ponction encore plus forte qu’aujourd’hui sur les revenus produits, mais après avoir supprimé toute autre prestation sociale pour établir un nouvel équilibre. Rien ne dit pourtant aujourd’hui qu’un tel équilibre soit possible, et que donc le revenu universel soit viable. Il est évident que celui-ci serait plus sensible aux cycles économiques que peut l’être la protection sociale actuelle. Mais rien ne dit non plus que les richesses produites ne soient pas suffisantes pour contenter tout le monde avec le revenu universel. Les utopies sont un pont entre l’impossible et la réalité que l’audace suffit parfois à franchir.

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Quand la Chine communiste est devenue sur-capitalisée

Chine sur-capitalisée

La Chine est un modèle de contradiction entre régime politique et système économique. Alors que règne le parti unique depuis des décennies, de surcroît communiste, l’économie de marché s’y est développée à marche forcée ces dernières années, jusqu’à ce que l’un derniers Etats communistes au monde et le plus peuplé de la planète soit désormais sur-capitalisé. Marx pensait en son temps que le capital s’accumulant tendait vers sa destruction. L’exemple de la Chine communiste nous dit le contraire, tout du moins en partie.

Le capital ne s’évapore pas dans la nature une fois engrangé dans des proportions colossales, comme c’est le cas pour l’économie chinoise. Par contre, c’est son rendement qui, unitairement, tend à disparaître. Proportionnellement, il faut toujours plus de profit pour maintenir un taux de rendement du capital investi si celui-ci s’accroît. Seulement voilà, selon la pensée néoclassique, la productivité marginale du capital est décroissante. Autrement dit, le capital augmentant avec l’investissement génère de moins en moins de profit. C’est là une vision parmi d’autres, contestable comme toutes, et cela même si elle domine la pensée économique depuis longtemps déjà. Par contre, il n’est guère contestable que l’investissement, donc la croissance du capital, soit financé avec l’épargne, c’est-à-dire les revenus inhérents à la production et qui ne sont pas consommés.

Epargner pour permettre ensuite l’investissement coûte en consommation. Si l’épargne devient trop élevée par rapport aux besoins de financement et ceci au détriment de la consommation, nous sommes alors en présence d’une économie sur-capitalisée, comme l’est actuellement la Chine. Les effets ici sont également inter-temporels puisque les épargnants se privent de consommer au bénéfice des générations qui leur succéderont et qui profiteront du stock de capital accumulé. Là-aussi, il s’agit d’une interprétation classique pour ce qui est du rapport entre croissance économique et capital afin d’expliquer pourquoi la production tend à augmenter à long terme. On peut également ajouter, spécifiquement dans le cas de la Chine, que la sur-capitalisation de l’économie est un moyen parmi d’autres de maintenir le parti unique. En effet, la consommation ouvre les appétits, pas seulement financiers, notamment sur le plan des libertés individuelles, et impacte l’évolution des mœurs. L’épargne, elle, s’inscrit plus dans un cadre conservateur. Il était certainement plus intéressant pour la Chine, politiquement, de dégager un maximum de revenus au travers de ses exportations que de sa demande intérieure. Mais ceci ne dure qu’un temps. La planète n’est pas un marché sans limite. La Chine s’est ainsi essoufflée avec trop de capital et pas assez de consommation domestique.

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Les Etats-Unis plus inspirés que l’Europe sur la relance budgétaire

L'Europe et les Etats-Unis dans la relance budgétaire

John Maynard Keynes est de retour. Le plus célèbre des économistes du XXe siècle est revenu sur le devant de la scène suite à la crise de 2007, après être entré dans l’histoire économique il y a bientôt cent ans. A cette époque, l’économie est alors dominée par le courant de pensée dit classique datant du XVIIIe siècle et qui privilégie l’offre à la demande. Mais en 1929, une surproduction entraîne le monde dans la tourmente. L’offre est alors bien trop abondante par rapport à la demande, le déséquilibre entre les deux se creusant avec l’explosion du chômage. Dans un premier temps, les pouvoirs publics n’interviennent pas pour enrayer le cycle infernal caractérisé par des faillites successives et des destructions d’emplois. L’action politique est encore conditionnée par la pensée classique, laquelle accorde au marché la capacité de se corriger par lui-même et ainsi justifie que l’Etat n’intervienne pas. Mais la crise économique perdure, s’amplifie, plongeant les Etats-Unis puis l’Europe dans l’une des pires récessions qu’aient pu connaître les pays occidentaux. Ce n’est que quelques années après le krach d’octobre 1929 que l’Etat américain se décide à intervenir. Un nouveau président s’est entretemps installé à la Maison-Blanche, en 1933. Il s’appelle Franklin Delano Roosevelt. Celui-ci est bien décidé à passer à l’action pour mettre un terme au marasme économique. Ses plus proches collaborateurs lui conseillent alors de mettre en application les recettes keynésiennes.

Que préconise Keynes ? De soutenir la demande, car d’après lui c’est elle qui entraîne la production, et non l’inverse. Il renverse ainsi la logique classique à l’œuvre depuis la révolution industrielle. En période de sous-activité, la dépense publique est précieuse selon Keynes. L’Etat achetant ou investissant passe commande au secteur privé, les entreprises voyant ainsi leur production à nouveau progressée, ceci générant à terme de nouvelles rentrées fiscales. Selon la théorie keynésienne, la dépense publique a un effet multiplicateur sur l’activité. L’économie est en effet impactée au-delà de la somme dépensée par les pouvoirs publics, selon le principe que les dépenses des uns font les revenus des autres, lesquels ensuite sont dépensés, dépenses qui a leur tout génèrent des revenus, etc…

Politiquement, la pratique keynésienne est souvent plébiscitée par les forces de gauche puisqu’il s’agit d’employer la puissance budgétaire pour soutenir la demande, donc au bénéfice du salariat. Cependant, en France elle a pu être engagée aussi bien par les socialistes, au début du mandat de François Mitterrand par exemple, que par la droite avant eux sous l’ère Giscard. Mais la poussée libérale du début des années 80 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne écarte l’influence keynésienne de la sphère du pouvoir. La pensée néolibérale s’empare des esprits. La déréglementation des marchés est à l’ordre du jour et bientôt la finance échappe aux Etats, jusqu’à ce qu’en 2007 le marché immobilier américain s’effondre, entraînant l’économie mondiale dans une nouvelle dépression. L’Etat américain cette fois-ci n’attend guère pour réagir. Le gouvernement fédéral met plusieurs centaines de milliards de dollars sur la table pour relancer l’activité économique. Cette intervention a porté ses fruits, le chômage aux Etats-Unis se situant aujourd’hui à des niveaux très bas après que la croissance économique soit revenue. L’Europe, elle, est à la peine en ce moment. Après la crise, elle a emprunté un chemin différent, celui de l’austérité. Paradoxalement, en période de grande difficulté les Etats-Unis emploient aisément des recettes qui d’ordinaire sont rejetées par le libéralisme économique dont ils sont les plus fidèles représentants. S’agissant de l’Europe, ce serait plutôt l’inverse. Peut-on pour autant conclure que les américains sont plus inspirés que les européens quant à l’emploi de la relance budgétaire ? Avec Keynes, on serait tenté de répondre que oui.

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Toutes les vérités économiques ne sont pas bonnes à dire ! Un commentaire du livre de Laurent Eloi, Nos mythologies économiques

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L’économie n’est pas une science « dure ». Elle n’a pas la force des mathématiques ou de la physique. C’est que son objet n’est pas la matière, ni le vivant, mais porte sur les relations entre les hommes pour ce qui est de leur commerce. Il n’y a donc pas de vérité en économie, mais des interprétations, des positionnements, des courants de pensée. L’économie décrit ce qui est et sert également à dire ce qui devrait être, tantôt positive, tantôt normative. La science économique est ainsi un espace intellectuel qui laisse place au champ des possibles, même si des prétentions à dire le vrai s’affichent ouvertement. Mais bien souvent celles-ci servent plus à justifier des corpus idéologiques qu’à fonder des paradigmes ou autres axiomes scientifiques. Sur ce sujet, dans son dernier ouvrage Nos mythologies économiques, Eloi Laurent, économiste à l’OFCE, déconstruit un peu à la manière de Roland Barthes quelques évidences qui empruntent plus à la mythologie qu’à la vérité. Il offre un éclairage sur toutes ces idées non pas reçues mais imposées dans le débat collectif sur fond de parti pris. Dans une première partie, il dissèque les thèses néolibérales les plus couramment employées et qui sont ancrées dans la pensée collective comme des réalités indépassables.

Le premier mythe passé au crible de Laurent Eloi concerne la relation entre l’Etat et les marchés, plus particulièrement la prétendue domination des milieux financiers sur l’action étatique. Cette idée fortement répandue justifie des renoncements, ou à tout le moins un ajustement des initiatives politiques aux impératifs économiques. Pourtant, comme le dit l’auteur, point de marché sans règle du jeu et sans confiance. Et il s’agit bien de l’Etat qui réglemente et qui garantit la justice entre les acteurs. Un marché ne peut exister par lui-même, il a besoin de force publique. Les déréglementations en cascade conduisent à sa perte, comme en témoigne la crise de 2007. Le laisser-faire a en effet autorisé des pratiques financières très risquées, mettant en péril tout le système économique. Ce n’est que parce que l’Etat est intervenu en prêtant et en apportant sa garantie aux places financières que celles-ci n’ont pas sombré en entraînant toute l’économie dans leur chute. Laurent Eloi l’écrit très bien. La problématique n’est pas de savoir s’il faut ou pas réglementer, mais comment le faire pour éviter que les règles ne profitent qu’à quelques-uns et ceci forcément au détriment de tous les autres.

L’auteur passe ensuite à la déconstruction du mythe qui accorde la primauté de la production sur la distribution des richesses. Autrement dit, toujours selon le courant néolibéral, il faudrait tout mettre en œuvre pour développer les capacités productives afin de générer de la richesse pour qu’ensuite celle-ci puisse être redistribuée. Ce sens unique, de la production à la redistribution, est au fondement des théories de l’offre qui justifient tous les efforts consentis en direction des entreprises. Ce n’est qu’une fois les bénéfices engendrés par les détenteurs de capital que les salariés peuvent disposer de la redistribution. « La fonction du mythe, c’est d’évacuer le réel ». Cet aphorisme de Roland Barthes, repris par Laurent Eloi au tout début de son livre, pourrait très bien illustrer le mythe dont il est question ici. Tout destiné à l’offre, c’est rejeter l’idée que la production a également besoin pour s’accomplir d’un environnement favorable, riche de ressources pas seulement financières, mais aussi et surtout humaines. L’éducation et la formation sont des formes de redistribution de richesses qui servent la production. C’est aussi la redistribution, et non la production, qui participe de la baisse des inégalités à condition qu’elle soit considérée comme une cause collective, et non pas uniquement justifiée par des enrichissements personnels.

Les finances publiques n’échappent pas non plus aux sirènes mythologiques. La pensée néolibérale a toujours prétendu qu’il est indispensable, au nom d’un principe qu’elle a elle-même établi et validé, que l’Etat soit géré comme une entreprise. Mais les néolibéraux oublient un peu rapidement que la puissance publique est animé par l’intérêt général, à contrario d’une entité dont l’objet est privé. L’Etat a en effet pour mission d’assurer la cohésion sociale au sein de la nation, ce qui représente un objectif bien différent que celui visant le profit pour servir des propriétaires. Comment peut-on dupliquer des impératifs de rendement financier à des contraintes publiques ? La rigueur budgétaire est certes nécessaire en matière de finances d’Etat, mais elle ne doit pas servir d’alibi pour appliquer un modèle privé au service de l’intérêt général. Ces prescriptions cachent bien souvent une intention de rendre marchand un peu plus l’espace public pour accroitre le champ des bénéfices. En outre, la dépense publique peut servir l’action politique afin d’enrayer les effets d’une crise économique, en générant un phénomène contra-cyclique grâce à l’investissement pour redynamiser la production nationale. N’oublions pas que les dépenses des uns font les revenus des autres, tout comme les politiques d’austérité peuvent prolonger le mouvement dépressionnaire d’une économie en berne.

Laurent Eloi termine sa première partie sur la mythologie néolibérale avec la question de la durée du temps de travail. Que de choses n’ont pas été dites sur le sujet. Le temps de travail est un thème qui cristallise le débat économique, avec selon les positions adoptées des conséquences politiques et sociales. Pour l’auteur, la diminution du temps de travail est une manifestation du progrès social. Son augmentation par contre sans contrepartie financière est une régression. Une baisse de la durée du temps de travail peut également ne pas entraver la compétitivité de l’économie si les gains de productivité sont suffisants pour compenser le renchérissement du facteur travail.

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Quand la Chine investit les Etats-Unis et l’Europe

La Chine en Europe et aux Etats-Unis

L’entrée du constructeur automobile chinois Dongfeng au capital de PSA Peugeot Citroën en 2014 a fait grand bruit en France, cette opération traduisant le poids pris par la Chine depuis ces dernières années sur le plan de la stratégie économique. En effet, Dongfeng a pris des actions de PSA pour être aux commandes, conjointement avec l’Etat et la famille Peugeot, d’un des fleurons de l’industrie française. D’une façon générale, les investisseurs chinois ont fait du chemin, devenant aujourd’hui des partenaires de référence dans les milieux industriels. Loin de là désormais l’idée, certes un peu déformée, d’une Chine pillant les savoirs-faires en Europe pour fabriquer à bon marché des produits plébiscités par les consommateurs européens. Pour autant, dès lors que l’on parle d’investissements chinois en Europe, très souvent et rapidement vient l’image de l’Empire du Milieu envahissant le Vieux-Continent à grands coups de capitaux, prenant possession du patrimoine européen au détriment de la culture continentale.

La Chine a gagné sa puissance financière grâce à ses usines aux coûts de production faibles. S’ouvrant au commerce international, elle est vite devenue l’atelier du monde pour les produits manufacturés grâce à sa main d’œuvre bon marché. Bon nombre de grandes entreprises américaines et européennes ont vu l’opportunité d’employer cette capacité de production peu onéreuse comparativement à leurs charges salariales. Elles ont pensé aussi qu’en faisant fabriquer sur le sol chinois, elles pourraient plus facilement pénétrer un marché gigantesque compte tenu de la taille de la population locale. Ces entreprises se sont trompées. La Chine a certes fabriqué pour leur compte mais elle ne leur a pas laissé la possibilité de s’installer comme elle le souhaitait. Le modèle économique chinois a la particularité d’être ultra-libéralisé tout en étant commandé par une force politique omniprésente, le parti communiste. Ce modèle lui réussit pour l’instant. La Chine a encaissé des sommes considérables en produisant pour les autres, a acquis au passage des savoirs faires, dispose de réserves de devises astronomiques. Tant que cet argent servait à financer l’endettement public des pays occidentaux, aux Etats-Unis et en Europe, chacun y retrouvait son compte des deux côtés de l’Atlantique. La Chine continuait à produire à bas coût, américains et européens profitaient de cette production à bon marché tout en payant leur bailleur de fonds qui plus tard financerait leur dette. Le circuit financier était ainsi bouclé et chacun tirait profit de l’autre. Mais depuis la crise financière de 2007, les taux d’intérêts se sont effondrés pour atteindre des niveaux historiquement bas, voire à se situer en terrain négatif. Les investisseurs chinois ne retrouvent guère plus leur compte aujourd’hui lorsqu’ils prêtent aux Etats-Unis et à l’Europe. En outre, la Chine commence à payer le prix de son succès industriel. Les salaires progressant, l’économie chinoise devient de moins en moins compétitive par rapport à d’autres pays dits émergents. Socialement, une classe moyenne est également en train d’émerger dans les grandes villes chinoises, et celle-ci exprime des besoins qui vont au-delà de produits manufacturés de base.

Désormais, la Chine fait plus que prêter au reste du monde. Elle investit, elle devient propriétaire. Cette propriété lui donne donc des droits qu’elle peut exercer au-delà de ses frontières. L’économie chinoise était et est restée très exigeante à l’égard des entreprises cherchant à s’installer sur son sol, contraignant celles-ci à des réglementations locales proches d’une forme de protectionnisme. Maintenant que les investissements directs à l’étranger en provenance de Chine ne cessent d’augmenter, comme en Europe, c’est un nouveau rapport qui va devoir s’établir dans les prochaines années, avec probablement des impacts sur la façon de gouverner les entreprises. La dimension culturelle prendra une part de plus en plus importante dans les relations d’affaires entre la Chine et le reste du monde, avec entre autres l’import de méthode chinoise de management. Ce seront là des changements autrement plus conséquents et délicats que ceux induits par de simples mouvements de capitaux.

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