Finances publiques et dette entre expertise et manipulation

Finances publiques et dette au coeur de l'expertise et de la manipulation

A entendre bon nombre de politiques français plutôt classés à droite et bon nombre d’économistes de tradition libérale, la dette publique serait un mal français. Les commentaires sont légion sur une situation française présentée volontiers comme catastrophique concernant les finances publiques. Nous serions près du précipice, au bord même de la faillite selon les propos du récent vainqueur des primaires, François Fillon, quand celui-ci était à Matignon. Les discours alarmistes ne suffisent pas cependant à effacer les contre-vérités qui parfois les fondent pour affirmer des positions bien plus idéologiques que descriptives de la réalité. Concernant la dette, il est possible d’en distinguer deux.

Premièrement, la France est loin d’être le seul pays riche endetté. Certains Etats le sont d’ailleurs dans des proportions plus élevées, comme le Japon dont la dette est deux fois supérieure à la richesse produite annuellement et ceci depuis de nombreuses années. Une dette est en effet supportable si elle est financée. Concernant l’Etat japonais, celui-ci peut compter sur l’épargne des ménages pour emprunter. La France aussi dispose de capacités d’emprunt, notamment auprès des investisseurs institutionnels qui lui prêtent volontiers de l’argent. En outre, comme au Japon, une partie de la dette française est financée par les français eux-mêmes, au travers des contrats d’assurance-vie qui restent l’un des placements privilégiés des épargnants.

Ensuite, dire que la France est en faillite est un non-sens puisque contrairement à une entreprise, un Etat ne peut pas être déclaré comme tel, donc disparaître, même s’il n’est plus en mesure de rembourser ce qu’il doit. Tout pays s’appuie sur un cadre étatique qui perdure et évolue. Tout au plus un Etat fait-il défaut lorsqu’il se trouve dans l’incapacité de régler son dû. Ce n’est pas le cas actuellement de la France. D’ailleurs, il y a bien longtemps que l’Etat français n’a plus fait défaut vis-à-vis de ses créanciers, soit la dernière fois en 1812 après un quart de siècle traversé par une révolution sans précédent et des campagnes napoléoniennes ayant asséché les caisses de l’Etat. C’était là seulement une situation historique suite à des soubresauts politiques d’une ampleur rarement égalée. Même après les deux guerres mondiales du XXe siècle, la France a toujours depuis su faire face à ses échéances…

L’endettement public occupe une place importante dans les débats économiques, politiques, médiatiques. D’un côté on trouvera l’expert qui promet aux générations futures d’être écrasées par le poids d’une dette dont ils ne sont absolument pas responsables. De l’autre, un expert réclamera plus d’endettement pour relancer l’économie, laquelle relance profiterait aux même générations futures. Qui a raison ? Seul un troisième expert nous le dira ! En matière de finances publiques, les expertises se mêlent aux discours politiques jusqu’à devenir inaudibles. On finit par ne plus savoir qui a raison et qui a tort, plus grave qui manipule qui.

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Croissance et bonheur, croissance ou bonheur, ou la croissance nécessaire mais insuffisante au bien-être

Croissance et bonheur

La croissance économique est comme l’argent, elle ne fait pas le bonheur mais elle y contribue. C’est dans cet esprit qu’il est possible de réfléchir sur le lien entre performance économique et bien-être et ensuite d’en proposer une mesure. Le Produit Intérieur Brut (PIB) est toujours depuis 1945 l’indicateur phare et sert désormais d’étendard à l’action politique en général. Pourtant, on entend ici et là des voix réclamant sa réforme. Accorder au PIB l’exclusivité du sens économique et en faire le déterminant de la politique revient à penser qu’une population est heureuse parce que son économie croît sensiblement. Affirmer ceci est pourtant aussi absurde que de conditionner le bonheur individuel à un compte en banque. Tout le monde dira dans le cas présent que l’argent ne fait pas le bonheur. Cependant, à l’inverse on doute beaucoup plus que quelqu’un puisse être heureux dans le dénuement matériel. C’est ici qu’on pensera que l’argent contribue tout de même à vivre mieux. S’il faut trouver une corrélation entre argent et bonheur, donc entre économie et bien-être collectif, l’exercice semble moins difficile si l’on place la pauvreté en son centre. Que le rapport entre croissance et bien-être soit démontrable dans le cas de l’indigence mais le soit moins dès lors qu’il est question de richesse induit la conclusion suivante : la croissance économique est nécessaire au bonheur sans qu’elle y pourvoit suffisamment. Il faut plus que du développement et de la performance économiques pour que nous soyons heureux. Ce surplus est exclu de la sphère économique. Il serait alors infructueux que de tenter de le mesurer dans une approche exclusivement macroéconomique. Par contre, dire que la croissance est nécessaire au bonheur nécessite de dépasser le seul calcul de la production annuelle et de la valeur ajoutée qui en résulte.

Penser le rapport entre économie et bonheur revient finalement à s’interroger beaucoup plus sur la façon dont est réalisée la croissance économique qu’à se préoccuper uniquement de son évolution. Car en effet, tous les développements économiques ne se valent pas, et cela même si les taux de croissance seraient identiques entre deux économies. A ce titre, intéressons-nous aux inégalités. Il n’est pas incohérent de penser que plus de production ne réduit pas forcément les inégalités. La croissance économique peut être exclusive, et d’ailleurs tirée sa dynamique des inégalités entre catégories sociales. Il n’est pas question ici de refaire la lutte des classes, de verser dans un manichéisme absolu de type marxiste. Mais de dire que la croissance, en plus de n’offrir aucune garantie au bonheur, peut volontairement contribuer au désespoir. Le PIB dans ce cas ne dit absolument rien d’une société de plus en plus malade de sa richesse. Et si, à contrario la croissance est de bonne qualité en diminuant les inégalités dans le respect de l’individu, le PIB n’en dira pas plus. Que l’économie soit profitable à tous ou seulement à quelques-uns, son visage avec le PIB reste identique. Le taux de croissance économique est sans nuance.

Apprécier la corrélation entre économie et bien-être n’a pas de sens s’il s’agit de mesurer le bonheur individuel. Chacun a sa définition du bonheur, c’est une histoire personnelle, presqu’intime. Il serait absurde, voire même dangereux, que de vouloir s’assurer de façon macroéconomique que tout le monde est heureux. Par contre, chacun a droit à sa part au bien-être collectif. L’enjeu de la croissance économique porterait moins sur le bonheur que sur la justice sociale. Seulement cette dernière reste encore trop souvent secondaire dans la mesure macroéconomique. Bien-sûr, on ne tait pas les inégalités. Mais on les traitre différemment selon l’importance qu’on leur donne, et aujourd’hui tout indique avec la prédominance du PIB qu’elles sont au second plan. Certes, un indicateur économique ne solutionne rien. Mais il est tout de même un début pour que les choses changent.

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Un Donald Trump président de l’Union Européenne ?

Présidence de l'Union européenne

L’Europe ne s’est toujours pas remise de la plus grave crise économique que la planète ait connue depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pour preuve, le PIB par habitant de la zone euro, soit la richesse produite par européen, sera en 2017 très certainement inférieur au niveau constaté une décennie plus tôt, juste avant que le système financier ne s’effondre. Nous sommes ainsi, nous européens, individuellement moins riche que nous l’étions dix ans auparavant. La crise de 2007-2008 n’en a donc pas encore fini de produire ses effets, ce qui dans l’histoire économique représente un impact d’une durée exceptionnellement longue. D’ordinaire, les crises sont transitoires, elles marquent un changement de cycle, de rythme, mettant un terme à une surchauffe de l’activité économique, éclatant des bulles spéculatives. Habituellement, les crises sont donc conjoncturelles. Pourtant, celle que nous connaissons actuellement s’est installée durablement en Europe jusqu’à devenir structurelle. Est-ce à dire que nous sommes désormais dans une nouvelle ère dont une croissance anémiée et un chômage de masse sont les marqueurs ? Difficile de répondre déjà à cette question. Les cycles économiques sont généralement identifiés une fois arrivés à leur terme. Par contre, les conditions de leur prolongement sont caractérisables sans attendre leur fin, comme actuellement en Europe avec l’endettement public et les défauts politiques de la zone euro qui à l’évidence entretiennent les effets de la crise.

Pour diminuer la dette, divisons la dépense ! Ce qui est vrai pour un individu l’est cependant moins pour un Etat. Les faits confirment cette différence. La zone euro s’est engagée brutalement dans l’austérité après 2008, avec l’Allemagne en tête et la France qui l’a suivie. Le moment était pourtant très mal choisi pour exiger des Etats des efforts budgétaires sans précédent alors que l’économie était entrée dans la dépression. L’austérité a ruiné les espoirs d’une reprise de l’activité en Europe. L’économie américaine, elle, redémarrait grâce à la puissance publique, alors même que le foyer de la crise de 2007-2008 se trouvait aux Etats-Unis. Priver les pays de la zone euro de l’instrument budgétaire pour soutenir l’activité, avec l’investissement public, n’a fait qu’accroître l’endettement. La dette publique se résorbe bien mieux avec les fruits de la croissance qu’avec les recettes de la rigueur.

La crise se maintient également en Europe faute d’une force politique suffisante à l’échelle continentale. L’Union européenne est bien plus la réunion d’intérêts divergents qu’une véritable communauté politique. Le Parlement européen, même si elle est élue au suffrage universel direct, n’a pas la puissance symbolique des assemblées nationales. L’Europe n’a donc pas su parler d’une même voix politique pour dépasser les ennuis économiques. Des divisions se sont même exprimées plus fortement encore qu’auparavant, entre Europe du Nord et Europe du Sud, la première imposant à la seconde une austérité budgétaire insoutenable.

Les divisions ont un coût. Les Etats-Unis sont en train de le payer avec l’élection de Trump à la présidence. En Europe, nous n’en sommes pas là puisque nous avons plusieurs présidents sans qu’aucun ne soit élu, entre le président du Conseil européen, le président de la Commission européenne, le président du Parlement européen, ou bien encore la présidence du Conseil de l’Union européenne. Qui donc incarne la tête de l’exécutif européen ? Nul ne peut vraiment le dire, et cette dispersion des responsabilités sans visibilité publique est très certainement l’explication du déficit politique à l’échelle européenne. L’espace communautaire en Europe est resté trop institutionnel, pas suffisamment incarné. Sans président élu, l’Union européenne n’avancera guère dans son histoire politique, restant un espace complexe dont le reflet renvoie une opacité qui nourrit les populismes. Ils leur est en effet faciles de rendre l’Europe responsable de tous les maux puisque celle-ci est insaisissable, non personnifiée. L’Europe a besoin d’un président élu. Mais s’il fallait aujourd’hui procéder à son élection, qui ne dit pas que la montée des extrêmes et les divisions entre Nord et Sud ne réserveraient pas aux européens le même sort que celui des américains après que Trump ait été préféré à Clinton pour les représenter.

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La BCE à l’origine et contre une nouvelle bulle financière

La Banque Centrale Européenne, BCE; la bulle, les taux d'intérêts négatifs

En 2005, Ben Barker, alors à la tête de la banque centrale américaine, la FED, affirmait que le niveau d’épargne mondiale était en excès. Cette déclaration pouvait sembler à contretemps du dynamisme économique alors ambiant, la croissance mondiale avoisinant les 5% par an. Cette activité soutenue  nécessitait de l’investissement, donc de l’épargne pour le financer. Pour autant, le patron de la FED était dans le vrai au regard de la situation actuelle. Ben Barker anticipait peut-être bien plus qu’il ne constatait son époque, et si tel était le cas, force est de constater qu’il a vu juste. Dix ans plus tard, nous nous trouvons dans une situation monétaire caractéristique d’une épargne excédentaire par rapport à l’investissement,  comme le vit le Japon depuis plusieurs années. C’est ainsi que les taux d’intérêts sont historiquement bas et que l’inflation flirte dangereusement vers un zéro pointé. A défaut d’être investie dans l’économie dite réelle, l’épargne s’oriente dès lors vers les actifs financiers, incitation d’autant plus vive que les taux d’intérêts sont faibles. Les investisseurs institutionnels préfèrent le marché financier au crédit classique.

Depuis que la Banque Centrale Européenne a lancé un programme de rachats massifs de titres subordonnés, en janvier 2015, les obligations d’Etat sont transférées des établissements bancaires vers la BCE. Les sommes en jeu sont colossales, suffisamment pour orienter les marchés financiers. Les investisseurs se tournent volontiers aujourd’hui vers les actions, avec des exigences de rendement qui n’ont pas été revus à la baisse même si les taux d’intérêts sont très faibles. Le levier financier, soit la différence entre le produit des actifs investis grâce à l’endettement et la charge d’intérêt relative à cette dette, est au centre de toutes les exigences. Compte tenu que la croissance économique est atone, que les pays émergents montrent des signes d’essoufflement, les investisseurs demandent plus des actifs possédés dans un contexte où le capital croît peu. Cette situation s’apparente à une économie de rentier qui n’est guère favorable au développement. Premièrement, c’est là source de plus d’inégalité car seuls ceux qui possèdent déjà captent le plus de richesse créée. Tout le monde n’a pas non plus les capacités pour s’endetter et cela même si les taux d’intérêts sont très bas. Ensuite, les pressions sur le levier financier conduit à chercher des rendements toujours plus élevés, donc à des prises de risques toujours plus conséquentes. Les bilans bancaires sont dès lors plus exposés à des défauts de paiement, et dans le même temps les patrimoines des banques sont de plus en plus tributaires des valorisations boursières eu égard des portefeuilles d’actifs financiers en croissance permanente.

Une inflation proche de zéro caractéristique d’une économie poussive, une injection continue de liquidités dans la sphère financière, nous ne sommes à l’évidence pas très loin de connaître une nouvelle bulle financière. On sait ce qu’il advient de ce type de fluctuation économique extrême. Les bulles éclatent bien plus souvent qu’elles ne se dégonflent. La BCE est bien plus contrainte dorénavant de racheter des titres pour maintenir les cours et éviter aux banques des dépréciations considérables d’actifs, afin que n’éclate une bulle naissante. L’économie réelle attendra bien encore un peu.

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Les Etats-Unis plus inspirés que l’Europe sur la relance budgétaire

L'Europe et les Etats-Unis dans la relance budgétaire

John Maynard Keynes est de retour. Le plus célèbre des économistes du XXe siècle est revenu sur le devant de la scène suite à la crise de 2007, après être entré dans l’histoire économique il y a bientôt cent ans. A cette époque, l’économie est alors dominée par le courant de pensée dit classique datant du XVIIIe siècle et qui privilégie l’offre à la demande. Mais en 1929, une surproduction entraîne le monde dans la tourmente. L’offre est alors bien trop abondante par rapport à la demande, le déséquilibre entre les deux se creusant avec l’explosion du chômage. Dans un premier temps, les pouvoirs publics n’interviennent pas pour enrayer le cycle infernal caractérisé par des faillites successives et des destructions d’emplois. L’action politique est encore conditionnée par la pensée classique, laquelle accorde au marché la capacité de se corriger par lui-même et ainsi justifie que l’Etat n’intervienne pas. Mais la crise économique perdure, s’amplifie, plongeant les Etats-Unis puis l’Europe dans l’une des pires récessions qu’aient pu connaître les pays occidentaux. Ce n’est que quelques années après le krach d’octobre 1929 que l’Etat américain se décide à intervenir. Un nouveau président s’est entretemps installé à la Maison-Blanche, en 1933. Il s’appelle Franklin Delano Roosevelt. Celui-ci est bien décidé à passer à l’action pour mettre un terme au marasme économique. Ses plus proches collaborateurs lui conseillent alors de mettre en application les recettes keynésiennes.

Que préconise Keynes ? De soutenir la demande, car d’après lui c’est elle qui entraîne la production, et non l’inverse. Il renverse ainsi la logique classique à l’œuvre depuis la révolution industrielle. En période de sous-activité, la dépense publique est précieuse selon Keynes. L’Etat achetant ou investissant passe commande au secteur privé, les entreprises voyant ainsi leur production à nouveau progressée, ceci générant à terme de nouvelles rentrées fiscales. Selon la théorie keynésienne, la dépense publique a un effet multiplicateur sur l’activité. L’économie est en effet impactée au-delà de la somme dépensée par les pouvoirs publics, selon le principe que les dépenses des uns font les revenus des autres, lesquels ensuite sont dépensés, dépenses qui a leur tout génèrent des revenus, etc…

Politiquement, la pratique keynésienne est souvent plébiscitée par les forces de gauche puisqu’il s’agit d’employer la puissance budgétaire pour soutenir la demande, donc au bénéfice du salariat. Cependant, en France elle a pu être engagée aussi bien par les socialistes, au début du mandat de François Mitterrand par exemple, que par la droite avant eux sous l’ère Giscard. Mais la poussée libérale du début des années 80 aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne écarte l’influence keynésienne de la sphère du pouvoir. La pensée néolibérale s’empare des esprits. La déréglementation des marchés est à l’ordre du jour et bientôt la finance échappe aux Etats, jusqu’à ce qu’en 2007 le marché immobilier américain s’effondre, entraînant l’économie mondiale dans une nouvelle dépression. L’Etat américain cette fois-ci n’attend guère pour réagir. Le gouvernement fédéral met plusieurs centaines de milliards de dollars sur la table pour relancer l’activité économique. Cette intervention a porté ses fruits, le chômage aux Etats-Unis se situant aujourd’hui à des niveaux très bas après que la croissance économique soit revenue. L’Europe, elle, est à la peine en ce moment. Après la crise, elle a emprunté un chemin différent, celui de l’austérité. Paradoxalement, en période de grande difficulté les Etats-Unis emploient aisément des recettes qui d’ordinaire sont rejetées par le libéralisme économique dont ils sont les plus fidèles représentants. S’agissant de l’Europe, ce serait plutôt l’inverse. Peut-on pour autant conclure que les américains sont plus inspirés que les européens quant à l’emploi de la relance budgétaire ? Avec Keynes, on serait tenté de répondre que oui.

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Lehman Brothers, Deutsche Bank, ces banques devenues trop grosses pour mourir

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Voilà bientôt dix ans qu’une crise financière sans précédent depuis la fin de la seconde guerre mondiale a touché l’économie mondiale. Alors que nous en subissons encore les effets, l’activité économique en Europe restant faible et la dette publique se situant à des niveaux particulièrement élevés, une prochaine crise n’est pas exclue dans un avenir plus ou moins proche. La Deutsche Bank par exemple est en très grande difficulté, dans le viseur de la justice américaine, sa fin serait fortement préjudiciable pour l’ensemble des établissements bancaires européens et d’ailleurs. En effet, plus une banque est volumineuse, plus celle-ci est liée à d’autres organisations financières au travers de sommes qu’elle a emprunté auprès d’elles. Sa faillite voudrait qu’elle ne rembourse pas ce qu’elle doit, entraînant en cascade des pertes chez ses créanciers, lesquels à leur tour se trouveraient en grande difficulté, ne pouvant plus à leur tour régler leurs dettes…Cet enchaînement correspond au risque dit systémique, soit la survenance d’un événement défavorable qui entraîne l’ensemble du système bancaire dans la tourmente.

Seuls quelques établissements financiers, compte tenu de leur taille, peuvent mettre à terre le secteur bancaire dans son ensemble. Ces mastodontes sont désignés comme « Too big to fail », trop gros pour faillir. Lorsqu’ils sont en grande difficulté, les pouvoirs publics peuvent être bien embarrassés les concernant. Soit ils ne font rien pour leur en venir en aide, et c’est toute l’économie qui en pâtit. Soit l’Etat les aide, et ce sont finalement les contribuables d’aujourd’hui, mais aussi de demain avec la dette, qui épongent leurs pertes. On fait mieux en matière de justice sociale ! En outre, sauver une banque créé un précédent, en quelque sorte une jurisprudence vis-à-vis des autres grands établissements financiers qui ne comprendraient pas ne pas être sauvés à leur tour s’ils étaient au bord du précipice. En conséquence, certaines banques peuvent penser bénéficier d’une garantie implicite de l’Etat sur leurs activités, donc prendre encore plus de risques pour gagner plus d’argent en s’estimant protégées. Cette réaction représente l’aléa moral, un concept utilisé en économie pour expliquer des comportements plus risqués que d’autres.

Lehman Brothers appartenait à ces établissements considérés comme « Too big to fail ». L’Etat américain n’a pas sauvé la banque d’affaires vieille de plus d’un siècle et demi. Sa faillite annoncée en septembre 2008 a provoqué des dégâts financiers en chaîne, comme une trainée de poudres allumant des foyers tout aussi explosifs à leur tour un peu partout dans le monde. En Europe, les Etats sont venus à la rescousse de leur système bancaire. On connaît la suite. Ce sont les dettes publiques qui ont explosé, pas les banques, lesquelles très vite se sont remises sur pied. Les européens en paient aujourd’hui la facture avec des politiques d’austérité mises en place depuis pour éviter que ne dérapent encore un peu plus les dépenses publiques. Les européens de demain règleront également la note compte tenu des niveaux très élevés d’endettement public, parfois supérieurs à la richesse produite par les Etats en une année.

Deutsche Bank serait-elle sauvée à son tour si nécessaire ? Difficile aujourd’hui de répondre à cette interrogation. On sait seulement que le sort de la grande banque allemande est désormais suspendu à la décision de la justice américaine. Deutsche Bank, comme Lehman Brothers, fait partie de cette finance à l’origine de la crise financière de 2007. La banque allemande a commercialisé massivement des produits très risqués à une clientèle pas totalement avertie sur le sujet et qui finalement ne valaient pas grand-chose. Deutsche Bank doit donc être condamnée pour ses agissements passés et payer en conséquence. Doit-elle pour autant disparaître, elle qui au fil du temps est devenue trop grosse pour mourir ?

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Margin Call, un film de Jeffrey C. Chandor, ou retour sur les heures précédant la crise des subprimes

Margin Call et la crise des subprimes

Margin Call est un film remarquable. Il nous plonge au cœur du fruit pour en découvrir le ver à propos de la finance. L’histoire se situe durant les heures précédant l’une des plus grandes catastrophe financière de l’histoire économique. Pour cause, les protagonistes sont les déclencheurs de la crise des subprimes. Ils appartiennent à une équipe de traders découvrant que le portefeuille financier dont ils ont la gestion, parce qu’adossé à des crédits hypothécaires américains, présente des risques démesurés par rapport aux capacités financières de leur employeur. Si rien n’est fait, c’est la faillite de leur établissement. La seule chance de sauver la banque d’investissement qui les emploie est de vendre ce qu’elle possède, tout en sachant que cela ne vaut plus rien. C’est là l’attrait du film que de mettre en évidence des contradictions fondamentales du monde financier. Sous cette perspective, les marchés financiers que la pensée dominante et affairée par les performances boursières présente volontiers comme efficients, ne sont en réalité que des châteaux de sable. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’un des personnages principaux, une fois exclu de la sphère financière par ses pairs, se souvienne avoir construit dans sa jeunesse un pont. A quoi bon en effet brasser des sommes astronomiques pour finalement conduire un système à sa perte, emportant toute l’économie dans la tourmente. Un pont est bien plus solide que tous les édifices de la haute-finance, aussi complexes soient-ils.

Margin Call nous fait comprendre que les marchés financiers sont la rencontre d’une foule d’aspirations  individuelles mais qu’en rien ils ne sont le produit de l’intérêt général. Lorsque le patron de la banque d’investissement dont il est question dans le film décide de vendre toutes les positions existantes en portefeuille, il sait pertinemment, et ses collaborateurs avec lui, qu’il va déclencher une crise systémique. Mais comme le marché au moment de sa décision n’est pas encore informé de l’ampleur du désastre financier à venir, il peut encore escompter réduire ses pertes en les faisant payer pour partie par les autres. Le marché, à défaut d’information sur la situation réelle,  attribue une valeur à ce qui déjà ne vaut plus rien. C’est ainsi qu’il est possible de disséminer des pertes colossales sur les marchés, qui plus est sur toute la planète du fait de l’hyper connexion des acteurs et autres investisseurs financiers.

Margin Call n’est jamais caricatural. Jeffrey C. Chandor, le réalisateur, évite ce travers que l’on trouve bien souvent dans les fictions sur la haute finance avec des personnages sur-joués et des ambiances hystérisées à souhait. Certes, on retrouve dans Margin Call le financier cynique et sans scrupule, le trader expérimenté et désabusé, le jeune loup sifflant ses collaborateurs pour les réunir, le débutant prodige découvrant l’étendue de la catastrophe à venir et tirant la sonnette d’alarme, un autre collaborateur tout aussi jeune et déjà aussi cynique que ses supérieurs…Le film de Chandor échappe donc au traitement conventionnel du sujet en étant aussi et surtout une profonde réflexion sur l’existence. La question du sens de la vie est en arrière-fond de cette histoire portant sur un milieu où tout semble calculé, où le profit apparaît comme la finalité indépassable et déterminante pour chacun y participant, où les considérations personnelles n’ont que très peu leur place dans cet environnement. Mais dès lors qu’un système commandant tout, gouvernant les opinions comme les comportements, s’effrite, un nouvel espace se crée prêt à tout engloutir. Margin Call nous fait entrevoir un trou s’ouvrant sous les pieds des protagonistes et qui n’a rien de financier. Il y a ceux qui s’accrochent à la façade pour ne pas y tomber, comme le patron de la banque qui vend tout, peut-être moins pour tout perdre que de préserver ce pourquoi il existe. Et il y a les autres qui n’ont pas d’autre choix que de basculer dans le vide en étant brutalement renvoyés de leur établissement. S’agit-il pour autant d’une chute ? Margin Call suggère que plus d’humanité attend au bout de la descente celles et ceux qui y ont été entraînés.

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Amende record pour Deutsche Bank, ou quand la justice américaine fait trembler l’Europe financière

Deutsche Bank et l'amende record avec la justice américaine

Deutsche Bank est dans la tourmente. Après des résultats mitigés concernant les tests menés dernièrement par l’Autorité Bancaire Européenne sur la solidité des principaux établissements bancaires en Europe, la célèbre banque allemande est aujourd’hui poursuivie par la justice américaine. Celle-ci lui reproche son rôle dans la crise des subprimes et elle pourrait lui faire payer cher, très cher ! Les premières informations font état d’une amende de 14 milliards de dollars qui serait potentiellement réclamée par la justice américaine. Même si ce montant n’est pas définitif et à priori revu à la baisse une fois les négociations engagées entre les parties, le coup est très dur pour Deutsche Bank. La justice américaine en effet n’est peut-être pas prête à des concessions majeures. On se souvient que récemment BNP Paribas a fait les frais d’une intransigeance des autorités américaines à l’égard des mastodontes financiers dont le comportement est reconnu douteux.  L’amende s’est élevée à près de 9 milliards de dollars, un record pour un établissement européen que pourrait bien dépasser Deutsche Bank.

Les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas réagi de la même façon à la crise financière de 2007 parce que ses effets n’ont pas été les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, c’est le citoyen américain qui personnellement a été la victime d’un système spéculatif, alors qu’en Europe ce sont les contribuables dans leur ensemble qui ont mis à contribution pour solder les pertes bancaires. C’est là certainement la raison principale qui explique des réponses différentes à la crise entre les Etats-Unis et l’Europe. Les premiers se sont engagés à sanctionner individuellement les établissements responsables, marquant ainsi au fer rouge les banques peu scrupuleuses pour que le citoyen américain personnellement touché ait conscience que justice ait été faite. Les instances européennes quant à elles ont abordé la responsabilité des banques sous un angle plus collectif afin que le contribuable n’ait plus à mettre la main à la poche dès lors que le système bancaire est en sérieuse difficulté. L’union bancaire créée dernièrement et le système de supervision des banques mis en œuvre depuis visent à encadrer l’exercice du métier de banquier, à prévoir également les dispositifs de sauvegarde des banques sans que les Etats à l’avenir soient appelés au sauvetage des établissements en perdition. La flambée des dettes souveraines en Europe à partir de 2010 est passée par là…

Deutsche Bank a contribué à l’emballement spéculatif d’une partie de la finance internationale, en vendant massivement des produits très risqués sans en informer les investisseurs. Pire, Deutsche Bank dans le même temps prenait des positions financières à l’inverse de ce qu’elle conseillait à ses clients, anticipant que le marché immobilier américain sous-jacent des montages financiers et des titrisations en série s’effondrerait. Ne renversons donc pas les rôles. Deutsche Bank n’est pas la victime d’une justice américaine par trop vengeresse. Sa responsabilité est forte dans le désastre financier qui a touché l’économie mondiale. Pour autant, faut-il sanctionner une entreprise jusqu’à la mettre en danger ? Dans le cas de Deutsche Bank, c’est bien la survie de l’établissement qui est en jeu selon la décision qui sera rendue par les autorités américaines. Si la banque devait être condamnée à verser plus de 10 milliards de dollars, elle se trouverait dans l’obligation de se recapitaliser, donc de demander à ses actionnaires de remettre la main à la poche. Pas sûr que les investisseurs l’entendent de cette oreille. L’affaire reviendrait alors sur le terrain politique car Deutsche Bank, en plus d’être un acteur majeur de l’économie allemande, est un établissement de nature systémique. Sa perte entraînerait l’ensemble du système bancaire dans de sérieuses difficultés. Autrement dit, l’Europe financière voit son sort en partie suspendu au verdict de la justice américaine. On ose espère que la récente amende infligée par la Commission européenne à Apple, pour un montant de 13 milliards d’euros, n’interféra pas dans l’affaire qui oppose Deutsche Bank et les autorités judiciaires des Etats-Unis.

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