Croissance et bonheur, croissance ou bonheur, ou la croissance nécessaire mais insuffisante au bien-être

Croissance et bonheur

La croissance économique est comme l’argent, elle ne fait pas le bonheur mais elle y contribue. C’est dans cet esprit qu’il est possible de réfléchir sur le lien entre performance économique et bien-être et ensuite d’en proposer une mesure. Le Produit Intérieur Brut (PIB) est toujours depuis 1945 l’indicateur phare et sert désormais d’étendard à l’action politique en général. Pourtant, on entend ici et là des voix réclamant sa réforme. Accorder au PIB l’exclusivité du sens économique et en faire le déterminant de la politique revient à penser qu’une population est heureuse parce que son économie croît sensiblement. Affirmer ceci est pourtant aussi absurde que de conditionner le bonheur individuel à un compte en banque. Tout le monde dira dans le cas présent que l’argent ne fait pas le bonheur. Cependant, à l’inverse on doute beaucoup plus que quelqu’un puisse être heureux dans le dénuement matériel. C’est ici qu’on pensera que l’argent contribue tout de même à vivre mieux. S’il faut trouver une corrélation entre argent et bonheur, donc entre économie et bien-être collectif, l’exercice semble moins difficile si l’on place la pauvreté en son centre. Que le rapport entre croissance et bien-être soit démontrable dans le cas de l’indigence mais le soit moins dès lors qu’il est question de richesse induit la conclusion suivante : la croissance économique est nécessaire au bonheur sans qu’elle y pourvoit suffisamment. Il faut plus que du développement et de la performance économiques pour que nous soyons heureux. Ce surplus est exclu de la sphère économique. Il serait alors infructueux que de tenter de le mesurer dans une approche exclusivement macroéconomique. Par contre, dire que la croissance est nécessaire au bonheur nécessite de dépasser le seul calcul de la production annuelle et de la valeur ajoutée qui en résulte.

Penser le rapport entre économie et bonheur revient finalement à s’interroger beaucoup plus sur la façon dont est réalisée la croissance économique qu’à se préoccuper uniquement de son évolution. Car en effet, tous les développements économiques ne se valent pas, et cela même si les taux de croissance seraient identiques entre deux économies. A ce titre, intéressons-nous aux inégalités. Il n’est pas incohérent de penser que plus de production ne réduit pas forcément les inégalités. La croissance économique peut être exclusive, et d’ailleurs tirée sa dynamique des inégalités entre catégories sociales. Il n’est pas question ici de refaire la lutte des classes, de verser dans un manichéisme absolu de type marxiste. Mais de dire que la croissance, en plus de n’offrir aucune garantie au bonheur, peut volontairement contribuer au désespoir. Le PIB dans ce cas ne dit absolument rien d’une société de plus en plus malade de sa richesse. Et si, à contrario la croissance est de bonne qualité en diminuant les inégalités dans le respect de l’individu, le PIB n’en dira pas plus. Que l’économie soit profitable à tous ou seulement à quelques-uns, son visage avec le PIB reste identique. Le taux de croissance économique est sans nuance.

Apprécier la corrélation entre économie et bien-être n’a pas de sens s’il s’agit de mesurer le bonheur individuel. Chacun a sa définition du bonheur, c’est une histoire personnelle, presqu’intime. Il serait absurde, voire même dangereux, que de vouloir s’assurer de façon macroéconomique que tout le monde est heureux. Par contre, chacun a droit à sa part au bien-être collectif. L’enjeu de la croissance économique porterait moins sur le bonheur que sur la justice sociale. Seulement cette dernière reste encore trop souvent secondaire dans la mesure macroéconomique. Bien-sûr, on ne tait pas les inégalités. Mais on les traitre différemment selon l’importance qu’on leur donne, et aujourd’hui tout indique avec la prédominance du PIB qu’elles sont au second plan. Certes, un indicateur économique ne solutionne rien. Mais il est tout de même un début pour que les choses changent.

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Le monde est clos et le désir infini, un livre de Daniel Cohen

Le monde est clos et le désir infini

Nous vivons aujourd’hui une période de l’histoire économique sans comparaison avec les précédentes, telle est le constat développé par Daniel Cohen dans son dernier ouvrage, Le monde est clos et le désir infini. Nous sommes en effet dans l’ère de la croissance nulle alors que dans le même temps, nous vivons et participons à une révolution majeure, celle du numérique. Les nouvelles technologies ne cessent de progresser et sont devenues omniprésentes dans notre quotidien. Pourtant rien n’y fait. Même si nous sommes capables de produire toujours plus avec moins de moyens des produits et des services qui évoluent techniquement à une rapidité croissante, l’activité économique des pays riches est entrée dans la morosité sans signe d’une sortie probable et prochaine. Daniel Cohen nous dit que la croissance économique, apparue véritablement il y a deux siècles, sous l’impulsion des révolutions tant politiques qu’industrielles, n’a fait que s’essouffler jusqu’à nos jours pour s’épuiser. La croissance n’est plus…et cependant le désir demeure. L’homme est ainsi fait qu’il a toujours des besoins. Le problème, c’est que ces besoins sont relatifs. Il y a toujours pour quiconque l’exemple de faire mieux, d’avoir plus que son voisin. La richesse n’a rien d’absolu, elle s’apprécie par rapport aux autres. Tant que la croissance économique était installée comme un horizon perpétuel, cette quête de la satisfaction du besoin trouvait une issue possible et plausible. Mais dès lors que la crise économique s’installe durablement jusqu’à devenir la norme, une fois qu’il est admis que l’économie ne progressera plus jamais comme avant, la défiance, voire l’angoisse, s’installe puisque le besoin n’a plus la croissance pour être satisfait et ainsi disparaître.

La société bien évidemment est impactée par le nouveau paradigme économique décrit par Daniel Cohen. Celui-ci nous explique à ce propos que le marché du travail s’en trouve transformé. Paradoxalement, ce ne sont pas les postes les moins qualifiés qui sont les plus touchés par les évolutions numériques, mais les emplois dits intermédiaires, ceux dont les tâches sont plus facilement automatisables et intégrables dans un environnement tout informatisé. Ensuite, le progrès technologique induit une hausse des inégalités salariales car le fossé se creuse entre ceux qui sont à l’origine et qui maîtrisent les nouvelles technologies, et les autres qui n’y participent pas et se trouvent plus à en subir les effets. L’innovation certes repousse les limites de la croissance économique, mais aujourd’hui elle a un coût : l’augmentation des inégalités dans les pays riches. S’agissant des économies émergentes, Cohen fait le constat que leur développement économique tend vers une réduction globale de la pauvreté. Mais là-aussi, cela n’est pas sans coûter, ici sur un plan écologique. On ne peut pourtant pas condamner la volonté des pays émergents à progresser économiquement. Globalement, les populations concernées en tirent un bénéfice, avec un accroissement de leur niveau de vie.

Le besoin, que l’économie soit riche ou émergente, est partout un moteur. Il n’y pas de fin au désir. On peut toujours vouloir plus, ce qui est le cas, surtout sur matériellement. Keynes en son temps pensait que la productivité croissante nous libèrerait des préoccupations matérielles et ainsi pourrions-nous nous consacrer à des activités exclusivement spirituelles, moins épuisantes pour la planète et pour les hommes. Force est de constater qu’il avait tort, conclusion que l’on peut aisément formuler avec Daniel Cohen. Celui-ci pourtant ne désespère pas tout en restant lucide. Il reconnaît à la croissance économique une nécessité culturelle qui fait la civilisation. Cette croissance doit exister, mais atteinte et vécue différemment, en renonçant au primat de la quantité avec  l’accumulation du capital, pour plus de qualité.

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